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MÉMOIRES D’OUTRE-TOMBE

Le Tasse, errant de ville en ville,
Un jour accablé de ses maux,
S’assit près du laurier fertile
Qui, sur la tombe de Virgile,
Étend toujours ses verts rameaux[1], etc.

Je me hâtai de porter mes hommages à ce fils des Muses, si bien consolé par ses frères : riche ambassadeur, j’avais souscrit pour son mausolée à Rome : indigent pèlerin à la suite de l’exil, j’allai m’agenouiller à sa prison de Ferrare. Je sais qu’on élève des doutes assez fondés sur l’identité des lieux ; mais, comme tous les vrais croyants, je nargue l’histoire ; cette crypte, quoi qu’on en dise, est l’endroit même que le pazzo per amore habita sept années entières ; on passait nécessairement par ces cloîtres ; on arrivait à cette geôle où le jour se glissait à travers les barreaux de fer d’un soupirail, où la voûte rampante qui glace votre tête dégoutte l’eau salpêtrée sur un sol humide qui paralyse vos pieds.

Aux murs, en dehors de la prison, et tout autour du guichet, on lit les noms des adorateurs du dieu : la statue de Memnon, frémissante d’harmonie sous le toucher de l’aurore, était couverte des déclarations des divers témoins du prodige. Je n’ai point charbonné mon ex-voto ; je me suis caché dans la foule, dont les prières secrètes doivent être, en raison de leur humilité même, plus agréables au ciel.

Les bâtiments dans lesquels s’enclôt aujourd’hui la prison du Tasse dépendent d’un hôpital ouvert à toutes les infirmités ; on les a mises sous la protec-

  1. C’est la première des belles stances que M. de Fontanes adressa en 1810 à l’auteur des Martyrs.