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MÉMOIRES D’OUTRE-TOMBE

échelle appuyée contre le tronc d’un pommier. J’étais là dans l’œil-de-bœuf du château de Butschirad, ou au balustre de la chambre du conseil. En regardant le toit qui couvrait la triple génération de mes rois, je me rappelais ces plaintes du Maoual arabe : « Ici nous avons vu disparaître sous l’horizon les étoiles que nous aimons à voir se lever sous le ciel de notre patrie. »

Plein de ces tristes idées, je m’endormis. Une voix douce me réveilla. Une paysanne bohême venait cueillir des pommes ; avançant la poitrine et relevant la tête, elle me faisait une salutation slave avec un sourire de reine ; je pensai tomber de mon juchoir : je lui dis en français : « Vous êtes bien belle ; je vous remercie ! » Je vis à son air qu’elle m’avait compris : les pommes sont toujours pour quelque chose dans mes rencontres avec les Bohémiennes. Je descendis de mon échelle comme un de ces condamnés des temps féodaux, délivré par la présence d’une jeune femme. Pensant à la Normandie, à Dieppe, à Fervacques, à la mer, je repris le chemin du Trianon de la vieillesse de Charles X.

On se mit à table, à savoir : le prince et la princesse de Bauffremont, le duc et la duchesse de Narbonne, M. de Blacas, M. de Damas, M. O’Hégerty, moi, M. le dauphin et Henri V ; j’aurais mieux aimé y voir les jeunes gens que moi. Charles X ne dîna point ; il se soignait, afin d’être en état de partir le lendemain. Le banquet fut bruyant, grâce au parlage du jeune prince : il ne cessa de discourir de sa promenade à cheval, de son cheval, des frasques de son cheval sur le gazon, des ébrouements de son cheval dans les terres labou-