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MÉMOIRES D’OUTRE-TOMBE

presque personne qui n’avoue maintenant la légitimité préférable à l’usurpation, pour la sûreté, la liberté, la propriété, comme pour les relations avec l’étranger, car le principe de notre souveraineté actuelle est hostile au principe des souverainetés européennes. Puisqu’il lui plaisait de recevoir l’investiture du trône du bon plaisir et de la science certaine de la démocratie, Philippe a manqué son point de départ : il aurait dû monter à cheval et galoper jusqu’au Rhin, ou plutôt il aurait dû résister au mouvement qui l’emportait sans condition vers une couronne : des institutions plus durables et plus convenables fussent sorties de cette résistance.

On a dit : « M. le duc d’Orléans n’aurait pu rejeter la couronne sans nous plonger dans des troubles épouvantables, » raisonnement des poltrons, des dupes et des fripons. Sans doute des conflits seraient survenus ; mais ils eussent été suivis du retour prompt à l’ordre. Qu’a donc fait Philippe pour le pays ? Y aurait-il eu plus de sang versé par son refus du sceptre, qu’il n’en a coulé pour l’acceptation de ce même sceptre à Paris, à Lyon, à Anvers, dans la Vendée, sans compter ces flots de sang répandus, à propos de notre monarchie élective, en Pologne, en Italie, en Portugal, en Espagne ? En compensation de ces malheurs, Philippe nous a-t-il donné la liberté ? Nous a-t-il apporté la gloire ? Il a passé son temps à mendier sa légitimation parmi les potentats, à dégrader la France en la faisant la suivante de l’Angleterre, en la livrant en otage ; il a cherché à faire venir le siècle à lui, à le rendre vieux avec sa race, ne voulant pas se rajeunir avec le siècle.