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MÉMOIRES D’OUTRE-TOMBE

étrangères, M. Thiers s’extasie aux intrigues diplomatiques de l’école Talleyrand ; il s’expose à se faire prendre pour un turlupin à la suite, faute d’aplomb, de gravité et de silence. On peut faire fi du sérieux et des grandeurs de l’âme, mais il ne faut pas le dire, avant d’avoir amené le monde subjugué à s’asseoir aux orgies de Grand-Vaux[1].

Du reste, M. Thiers mêle à des mœurs inférieures un instinct élevé ; tandis que les survivants féodaux, devenus cancres, se sont faits régisseurs de leurs terres, lui, M. Thiers, grand seigneur de renaissance, voyage en nouvel Atticus, achète sur les chemins des objets d’art et ressuscite la prodigalité de l’antique aristocratie : c’est une distinction ; mais s’il sème avec autant de facilité qu’il recueille, il devrait être plus en garde contre la camaraderie de ses anciennes habitudes : la considération est un des ingrédients de la personne publique.

Agité par sa nature de vif-argent, M. Thiers a prétendu aller tuer à Madrid l’anarchie que j’y avais renversée en 1823 : projet d’autant plus hardi que M. Thiers luttait avec les opinions de Louis-Philippe.

  1. Allusion à un épisode de 1834 dont le château d’un député ministériel fut le théâtre et dont M. Thiers, alors ministre, fut le héros. Le docteur Bonnet de Malherbe, dans ses Notes inédites sur M. Thiers (1888, p. 73), en parle en ces termes : « Un épisode surtout, la fête de Grand-Vaux, au château du comte Vigier, que les journaux appelèrent l’Orgie de Grand-Vaux, fit alors grand bruit. M. Thiers, s’il faut en croire les chroniqueurs du temps, y joua un rôle qui dépassait de beaucoup les gamineries de l’écolier de Marseille, et s’y montra dans une posture qui n’était pas précisément celle dont parlait, avec quelque emphase, un autre ministre, un demi-siècle plus tard. La Quotidienne publia à ce propos un article très piquant et le Charivari n’épargna pas les caricatures. »