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MÉMOIRES D’OUTRE-TOMBE

la société. Il va naître incessamment un Évangile nouveau fort au-dessus des lieux communs de cette sagesse de convention, laquelle arrête les progrès de l’espèce humaine et la réhabilitation de ce pauvre corps, si calomnié par l’âme. Quand les femmes courront les rues ; quand il suffira, pour se marier, d’ouvrir une fenêtre et d’appeler Dieu aux noces comme témoin, prêtre et convive : alors toute pruderie sera détruite ; il y aura des épousailles partout et l’on s’élèvera, de même que les colombes, à la hauteur de la nature. Ma critique du genre des ouvrages de madame Sand n’aurait donc quelque valeur que dans l’ordre vulgaire des choses passées ; ainsi j’espère qu’elle ne s’en offensera pas : l’admiration que je professe pour elle doit lui faire excuser des remarques qui ont leur origine dans l’infélicité de mon âge. Autrefois j’eusse été plus entraîné par les Muses ; ces filles du ciel jadis étaient mes belles maîtresses ; elles me tiennent le soir compagnie au coin du feu, mais elles me quittent vite ; car je me couche de bonne heure, et elles vont veiller au foyer de madame Sand.

Sans doute madame Sand prouvera de la sorte son omnipotence intellectuelle, et pourtant elle plaira moins parce qu’elle sera moins originale ; elle croira augmenter sa puissance en entrant dans la profondeur de ces rêveries sous lesquelles on nous ensevelit nous autres déplorables vulgaires, et elle aura tort ; car elle est fort au-dessus de ce creux, de ce vague, de cet orgueilleux galimatias. En même temps qu’il faut mettre une faculté rare, mais trop flexible, en garde contre des bêtises supérieures, il faut aussi la prévenir que les écrits de fantaisie, les peintures intimes