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MÉMOIRES D’OUTRE-TOMBE

sans passion, et il trouble comme une passion ; l’âme en est absente, et cependant il pèse sur le cœur ; la dépravation des maximes, l’insulte à la rectitude de la vie, ne sauraient aller plus loin ; mais sur cet abîme l’auteur fait descendre son talent. Dans la vallée de Gomorrhe, la rosée tombe la nuit sur la mer Morte.

Les ouvrages de madame Sand, ses romans, poésie de la matière, sont nés de l’époque. Malgré sa supériorité, il est à craindre que l’auteur n’ait, par le genre même de ses écrits, rétréci le cercle de ses lecteurs. George Sand n’appartiendra jamais à tous les âges. De deux hommes égaux en génie, dont l’un prêche l’ordre et l’autre le désordre, le premier attirera le plus grand nombre d’auditeurs : le genre humain refuse des applaudissements unanimes à ce qui blesse la morale, oreiller sur lequel dort le faible et le juste ; on n’associe guère à tous les souvenirs de sa vie des livres qui ont causé notre première rougeur, et dont on n’a point appris les pages par cœur en descendant du berceau ; des livres qu’on n’a lus qu’à la dérobée, qui n’ont point été nos compagnons avoués et chéris, qui ne se sont mêlés ni à la candeur de nos sentiments, ni à l’intégrité de notre innocence. La Providence a renfermé dans d’étroites limites les succès qui n’ont pas leur source dans le bien, et elle a donné la gloire universelle pour encouragement à la vertu.

Je raisonne ici, je le sais, en homme dont la vue bornée n’embrasse pas le vaste horizon humanitaire, en homme rétrograde, attaché à une morale qui fait rire ; morale caduque du temps jadis, bonne tout au plus pour des esprits sans lumière, dans l’enfance de