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MÉMOIRES D’OUTRE-TOMBE

narque fit son sacrifice à Dieu et déposa à ses pieds cette couronne brillante qui lui était si douloureusement arrachée, avec cette admirable, mais inutile vertu de résignation, héroïsme héréditaire dans sa malheureuse famille.

« En effet, ce fut à Maintenon que Charles X cessa véritablement de régner ; ce fut là qu’il licencia la garde royale et les cent Suisses, ne gardant pour son escorte que les gardes du corps. De ce moment il ne donna plus d’ordre et se constitua en quelque sorte prisonnier ; les commissaires réglèrent sa route jusqu’à Cherbourg.

« Après la messe, le roi remonta un instant dans sa chambre, puis le sinistre cortège se remit en route à dix heures et demie. Le départ fut déchirant : tous les malheurs et la plus noble résignation se peignaient sur le visage de Mme la Dauphine si habituée à la douleur. Elle m’adressa quelques mots, puis s’avançant vers les gardes qui étaient rangés dans la cour, elle leur présenta sa main sur laquelle ils se précipitèrent en versant des larmes ; ses propres yeux en étaient remplis, et elle répétait ces paroles d’une voix émue : « Ce n’est pas ma faute, mes amis, ce n’est pas ma faute. »

« M. le Dauphin embrassa M. de Diesbach qui commandait la compagnie des gardes, et monta à cheval. M. le duc de Bordeaux et Mademoiselle montèrent chacun dans une voiture séparée. Le roi partit le dernier ; il parla quelque temps à mon oncle d’une manière pleine de bonté, et le remercia de l’hospitalité qu’il avait trouvée chez lui ; puis il s’avança vers les troupes et leur fit ses adieux avec cet accent du cœur qui lui appartient : « J’espère, leur dit-il, que nous nous reverrons bientôt. » Un gendarme des chasses se jeta à ses pieds et lui baisa la main en sanglotant, il la donna à plusieurs autres, et se tournant vers le garde à pied qui était de faction, et qui lui présentait les armes : « Allons, dit-il, je vous remercie, vous avez fait votre devoir. Je suis content ; mais vous devez être bien fatigué ! — Ah ! sire, répondit le vieux soldat en laissant couler de grosses larmes sur sa moustache blanchie, la fatigue n’est rien : encore si nous avions pu sauver Votre Majesté. » Un grenadier perça la foule et vint dans ce moment se placer devant le roi : « Que voulez-vous ? » lui dit Sa Majesté. « Sire, » répondit le soldat en portant la main à son bonnet, « je voulais vous voir encore une fois. »

« Le roi profondément attendri, se jeta dans sa voiture, et toute cette scène disparut. »