Page:Chateaubriand - Mémoires d’outre-tombe t6.djvu/68

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J’ai hâté mon dîner et couru à la prière du soir que j’entendais tinter. En tournant le coin de l’étroite rue de l’église, une échappée de vue s’est ouverte sur des collines éloignées : un peu de clarté respirait encore à l’horizon, et cette clarté mourante venait du côté de la France. Un sentiment profond a poigné mon cœur. Quand donc mon pèlerinage finira-t-il ? Je traversai les terres germaniques bien misérable lorsque je revenais de l’armée des princes, bien triomphant lorsque, ambassadeur de Louis XVIII, je me rendais à Berlin ; après tant et de si diverses années, je pénétrais à la dérobée au fond de cette même Allemagne, pour chercher le roi de France banni de nouveau.

J’entrai à l’église : elle était toute noire ; pas même une lampe allumée. À travers la nuit, je ne reconnaissais le sanctuaire, dans un enfoncement gothique, que par sa plus épaisse obscurité. Les murs, les autels, les piliers, me semblaient chargés d’ornements et de tableaux encrêpés ; la nef était occupée de bancs serrés et parallèles.

Une vieille femme disait à haute voix en allemand les Pater du chapelet ; des femmes jeunes et vieilles, que je ne voyais pas, répondaient des Ave Maria. La vieille femme articulait bien, sa voix était nette, son accent grave et pathétique ; elle était à deux bancs de moi ; sa tête s’inclinait lentement dans l’ombre, toutes les fois qu’elle prononçait le mot Christo, en ajoutant quelque oraison au Pater. Le chapelet fut suivi des litanies de la Vierge ; les ora pro nobis, psalmodiés en allemand par les priantes invisibles, sonnaient à mon oreille comme le mot répété espérance, espérance, espérance ! Nous sommes sortis pêle-mêle ; je suis allé