Page:Chateaubriand - Mémoires d’outre-tombe t6.djvu/74

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moi-même prévu à Paris les chicanes dont mon vieux passe-port pourrait devenir la cause. Quant à Vienne, j’en avais parlé dans un but politique, afin de rassurer M. le comte de Choteck et de lui montrer que je ne fuyais pas le prince de Metternich.

À huit heures du soir, le jeudi 23 mai[1], je montai en voiture. Qui le croirait ? ce fut avec une sorte de peine que je quittai Waldmünchen ! Je m’étais déjà habitué à mes hôtes ; mes hôtes s’étaient accoutumés à moi. Je connaissais tous les visages aux fenêtres et aux portes ; quand je me promenais, ils m’accueillaient d’un air de bienveillance. Le voisinage accourut pour voir rouler ma calèche, délabrée comme la monarchie de Hugues Capet. Les hommes ôtaient leurs chapeaux, les femmes me faisaient un petit signe de congratulation. Mon aventure était l’objet des conversations du village ; chacun prenait mon parti : les Bavarois et les Autrichiens se détestent ; les premiers étaient fiers de m’avoir laissé passer.

J’avais remarqué plusieurs fois, sur le seuil de sa chaumière, une jeune Waldmünchenienne à figure de vierge de la première manière de Raphaël : son père, à prestance honnête de paysan, me saluait jusqu’à terre avec son feutre à larges bords, il me donnait en allemand un bonjour que je lui rendais cordialement en français : placée derrière lui, sa fille rougissait en me regardant par-dessus l’épaule du vieillard. Je retrouvai ma vierge, mais elle était seule. Je lui fis un adieu de la main ; elle resta immobile ; elle semblait étonnée ; je voulais croire en sa pensée à je ne sais

  1. Et non le jeudi 24, comme le portent les précédentes éditions.