Page:Chateaubriand - Mémoires d’outre-tombe t6.djvu/75

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quels vagues regrets : je la quittai comme une fleur sauvage qu’on a vue dans un fossé au bord d’un chemin et qui a parfumé votre course. Je traversai les troupeaux d’Eumée ; il découvrit sa tête devenue grise au service des moutons. Il avait achevé sa journée ; il rentrait pour sommeiller avec ses brebis, tandis qu’Ulysse allait continuer ses erreurs.

Je m’étais dit avant d’avoir reçu le permis : « Si je l’obtiens, j’accablerai mon persécuteur. » Arrivé à Haselbach, il m’advint, comme à Georges Dandin, que ma maudite bonté me reprit ; je n’ai point de cœur pour le triomphe. En vrai poltron, je me blottis dans l’angle de ma voiture, et Schwartz présenta l’ordre du gouverneur ; j’aurais trop souffert de la confusion du douanier. Lui, de son côté, ne se montra pas et ne fit pas même fouiller ma vache. Paix lui soit ! qu’il me pardonne les injures que je lui ai dites, mais que par un reste de rancune je n’effacerai pas de mes Mémoires.

Au sortir de la Bavière, de ce côté, une noire et vaste forêt de sapins sert de portique à la Bohême. Des vapeurs erraient dans les vallées, le jour défaillait, et le ciel, à l’ouest, était couleur de fleurs de pêcher ; les horizons baissaient presque à toucher la terre. La lumière manque à cette latitude, et avec la lumière la vie ; tout est éteint, hyémal, blêmissant ; l’hiver semble charger l’été de lui garder le givre jusqu’à son prochain retour. Un petit morceau de la lune qui entreluisait me fit plaisir ; tout n’était pas perdu, puisque je trouvais une figure de connaissance. Elle avait l’air de me dire : « Comment ! te voilà ? te souvient-il que je t’ai vu dans d’autres forêts ? te sou-