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EDWARD BURNE-JONES. — W. B. RICHMOND.

mais dans sa frayeur elle n’oublia pas ses ruses, elle songea encore à agir sur son esprit et l’embrassa étroitement. À ce contact, le pâle sang du magicien, comme une opale chauffée, prit des couleurs plus vives. Elle se reprocha d’avoir redit des contes, des on-dit ; elle tremblait de peur et elle pleura en s’accusant d’impertinence ; elle appela Merlin son seigneur, son maître, son enchanteur, son barde, son étoile argentée du soir, son dieu, son Merlin, la seule passion de toute sa vie. Cependant, au-dessus de leurs têtes, la tempête mugissait toujours et les branches pourries craquaient, secouées par la pluie torrentielle ; et tandis que la lumière et les ténèbres alternaient, ses yeux et son cou brillaient et disparaissaient. Enfin l’orage, sa première explosion de colère une fois terminée, alla visiter d’autres pays ; on entendit au loin ses gémissements et sa voix, et la forêt ravagée fut rendue une fois de plus à la paix. Et ce qui n’aurait jamais dû être avait eu lieu. Merlin, vaincu et excédé par les discours de Viviane, s’était rendu, avait révélé tout le charme et s’était endormi.


Tête d’étude.
Fac-similé d’un dessin d’Edward Burne-Jones.

« Alors, en un moment, elle exécuta le charme avec les danses entrelacées et les mouvements mystérieux. Merlin était étendu comme mort et dans le creux du chêne perdu à la vie, à l’action, à la renommée, à la gloire.

« Alors, disant : « Je me suis « rendue maîtresse de sa gloire », et s’écriant : « Ô vieillard imbécile ! » la courtisane s’élança dans la forêt, le fourré se referma derrière elle, et l’écho de la forêt répéta : « Imbécile ! » (Traduction de Francisque Michel.)

Incidemment, voudra-t-on remarquer de quelle éloquence passionnée se revêt dans les vers de Tennyson l’expression de l’amour mensonger, et comparer le flot d’ardentes paroles qui s’échappe des lèvres de Viviane au silence touchant de la tendre Cordelia dans le Roi Lear de Shakspeare ? Ce sont là des traits d’analyse psychologique auxquels excellent les poètes anglais.

M. Burne-Jones a choisi le moment indiqué dans l’avant-dernière strophe : « Merlin était étendu comme mort… »

On voit comme de près est serré le texte du poète dans l’œuvre du peintre. Celui-ci cependant, fidèle à l’esprit mais non asservi à la lettre du poème, substitue dans la coiffure de Viviane au tortil d’or un tortil de serpents et, cédant à son amour pour le beau modelé d’un visage humain, supprime la barbe du vieillard. À cela près la traduction est rigoureusement exacte et l’artiste la pare de tous les enchantements de sa palette, de toutes les recherches de son dessin nerveux et de son goût d’ajustement qui a donné naissance à la mode, régnant encore dans la toilette des femmes, des cheveux crespelés très bas sur le front, des souples tissus et des robes qui dessinent le corps plutôt qu’elles ne le cachent.

L’étrange beauté du type de Viviane, on la retrouve dans les remarquables têtes d’étude que nous publions au cours de ces pages et qui sont empruntées aux œuvres exposées depuis quelques années à la Grosvenor Gallery.