Page:Chevalley - Le Roman anglais de notre temps.djvu/34

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de rester un miroir social plutôt qu’humain. Sterne en relâche la structure mais en élargit le cadre. The Life and Opinions of Tristram Shandy n’est autre chose que le tableau des humeurs et sentiments de l’auteur. Récit de mœurs ou d’aventures, peinture de passions, analyse de caractères, histoire, intrigue, tout cela passe au second plan. Au premier s’ébattent les caprices et les impressions, les goûts et dispositions de Laurence Sterne, et même ce qu’il y a de plus fugitif, de plus insaisissable dans son âme, de plus irréductible à l’analyse, savoir : les nuances d’humeur et les mouvements inconscients de la sensibilité. Désormais le roman peut servir et sert en effet à tout. C’est l’Essay narré de Montaigne.

Certains auteurs de cette période redrapent en effet à la mesure plus précise et aux proportions plus vastes de leur temps l’éternel manteau de la fiction sur leurs idées, leurs opinions, leurs projets. Johnson, dans Rasselas, avait fait du roman un instrument de philosophie, Mackenzie, élève de Sterne, y manœuvre tout le jeu de l’impressionnisme. Johnstone (The History of a Guinea) l’emploie à la satire économique et sociale. Hannah More s’en sert pour enseigner la morale et les convenances. Avec Godwin et les doctrinaires, Holcroft, Bage, il sert de moyen à la politique et d’outil à la révolution. Cette école, s’appliquant plus tard à un régime plus complexe, créera le roman social, qui ne cessera plus jusqu’à nos jours. Miss Edgeworth décrit l’existence irlandaise avec une vraisemblance et une fidélité que sa prétention moralisatrice réussit parfois à rendre ennuyeuses. Plus tard, Lady Morgan imite Miss Edgeworth. Susan Ferrier et Mrs. Brunton font pour l’Écosse ce qu’a fait Miss Edgeworth pour l’Irlande, en y ajoutant la couleur archaïque dont Miss Porter a trouvé la formule, et