Page:Chevalley - Le Roman anglais de notre temps.djvu/44

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système politique et social qui a pour lui la force et la fatalité du fait.

Depuis Mirabeau jusqu’à Lamartine, et depuis Babeuf jusqu’à Blanqui, la France vit de révolutions et aboutit au suffrage universel. En Angleterre, il n’y a que des échauffourées. Une double armature la protège. Celle des landlords s’est formée au dix-huitième siècle, détruisant par la concentration des domaines la vie communale, la petite propriété, la solidarité paysanne. Celle des manufacturiers, fondée sur le triomphe du machinisme, a ensuite asservi, abruti les travailleurs, en aspirant vers elle les hommes d’action. Seuls, la pensée et le verbe furent révolutionnaires. Le péril napoléonien avait refait l’unité nationale. Elle demeura strictement insulaire. Il y eut entre possédants et entre aspirants à la possession un vaste compromis, d’où les salariés restèrent exclus. Dès le début du règne de Victoria, l’aristocratie se recruta parmi les propriétaires, les fabricants, comme ceux-ci parmi les marchands et les artisans. Le succès matériel est le critérium et le sésame. Une philosophie, presque une religion, un parti, presque une Église, s’établit par le radicalisme utilitaire. En dehors, point de salut. L’enfer commence avant la mort et dès ce bas monde. Il est pour les pauvres, et dans la pauvreté avec toutes ses conséquences. Bentham, Mill, Macaulay ont professé le dogme utilitaire, sans cette malédiction. Mais elle est dans la morale, c’est-à-dire dans la pratique et la vie. Ce qui serait de nature à ébranler le système social doit être nécessairement écarté, ignoré. Les passions élémentaires, qui se tiennent et s’engendrent, resteront dans la pénombre de la conscience. En fait, le diable et la nature n’y perdront rien, mais il sera rédhibitoire de dire ce qu’on peut taire, et méritoire de cacher ce qu’il serait dangereux d’avouer.