Page:Chevalley - Le Roman anglais de notre temps.djvu/61

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ignorantes, toutes deux en proie à une hérédité morbide qui exagère cette hantise, asservies par le sort aux mesquins esclavages de la vie d’institutrice, martelées par le célibat, la maladie, la pauvreté, courtes d’expérience, soumises aux réserves de leur époque, incapables d’un mot cru, d’une précision physique, d’une allusion sensuelle, elles expriment la chose de tout l’être avec les seuls mots de l’âme et du cœur. L’amour en soi, l’instinct vital, tel est leur sujet.

C’est un défi de pygmées, une provocation qui s’ignore. Leur âge ne s’y trompe point. Il n’y a pas une grossièreté dans les romans des sœurs Brontë. Le scandale fut pourtant énorme. Les vieilles femmes détournèrent la tête comme si des nudités étaient apparues. En comparaison des passages d’humour, d’observation, de simple récit, la place que tiennent les scènes d’amour est modeste, mais l’accent en est tel qu’on n’entendit pas autre chose. Écoutez la passion chuchotée de Rochester, les acquiescements naïfs et imprudents de Jane Eyre, « Il y a une scène », dit M. Dimnet, « que Shakespeare ne renierait pas, mais qu’on arracherait du volume avec un soulagement infini. » Et d’une autre scène, celle dans la voiture : « Jamais l’égoïsme, l’impudeur tranquille de la passion triomphante ne se sont montrés plus à nu, » Écoutez dans Wuthering Heights chanter « le sexualisme dominateur » qui domine toute la pièce. L’amour y est « une attraction souveraine où la matière n’a point de part » (exprimée), mais dont les âmes sont les jouets sans résistance. « Il est plus moi que moi-même, » dit l’amante en parlant de l’amant. « Où donc, » dit Maeterlinck, « cette Emily qui tourne avec innocence autour des réalités extérieures de l’amour, a-t-elle appris ces réalités intérieures qui touchent à tout ce que la