Page:Chevalley - Le Roman anglais de notre temps.djvu/62

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passion a de plus profond ? Il semble qu’il eût fallu vivre pendant trente ans (pourquoi trente ?) dans les chaînes les plus ardentes des plus ardents baisers pour arriver à savoir ce qu’elle sait, pour oser nous montrer avec cette certitude, cette exactitude infaillibles, dans le délire des deux amants prédestinés, les mouvements les plus contradictoires de la douceur qui voudrait faire souffrir, et de la cruauté qui voudrait rendre heureux, de la répulsion qui désire, et du désir ivre de répulsion. » À tous autres égards, il y a un monde entre Wuthering Heights et les œuvres de Charlotte. Mais cette hantise, cette divination, cette possession de l’amour, chaste dans la forme, brûlante et naïvement impudique en son principe, elle est aussi dans la pure Caroline de Shirley et dans la trouble Lucy de Villette. Ni Charlotte ni Emily ne connaissaient les hommes, et elles perdent la tête quand elles en parlent. Ce sont des êtres brutaux, énigmatiques, des étrangers qui déconcertent et captivent, plus masculins que nature, et dont, sans révolte, et même avec quelque volupté, l’on souffre les brusqueries mystérieuses.

L’auteur ignore l’amoureux, l’amoureux ignore l’amour, mais la femme, l’héroïne, en sont illuminées, incendiées, et du coup le roman anglais, le roman féminin subit une des plus grandes transformations qu’il ait encore connues. Charlotte ignore sa révolte. Elle se désole sincèrement quand les revues lui reprochent ce qu’elles appellent son paganisme, son indiscipline. « Une grande grossièreté de goût », dit l’Edinburgh Review, « et une doctrine païenne... » « Cette autobiographie » (voyez la divination des vieilles filles), dit une certaine Miss Rigby sous l’anonymat et avec la puissance de la Quarterly Review, « est un ouvrage antichrétien ... un long murmure contre