Page:Choderlos de Laclos - Les Liaisons dangereuses, 1869, Tome 1.djvu/236

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Dès que je fus assuré que Mme de Volanges n’aurait pas l’occasion de lui parler seule, je songeai à exécuter vos ordres, & je m’occupai des intérêts de votre pupille. Aussitôt après le café, je montai chez moi, & j’entrai aussi chez les autres, pour reconnaître le terrain ; je fis mes dispositions pour assurer la correspondance de la petite ; & après ce premier bienfait, j’écrivis un mot pour l’en instruire & lui demander sa confiance ; je joignis mon billet à la lettre de Danceny. Je revins au salon. J’y trouvais ma belle établie sur une chaise longue & dans un abandon délicieux.

Ce spectacle, en éveillant mes désirs, anima mes regards ; je sentis qu’ils devaient être tendres & pressants, & je me plaçai de manière à pouvoir en faire usage. Leur premier effet fut de faire baisser les grands yeux modestes de la céleste prude. Je considérai quelque temps cette figure angélique ; puis, parcourant toute sa personne, je m’amusais à deviner les contours & les formes à travers un vêtement léger, mais toujours importun. Après être descendu de la tête aux pieds, je remontais des pieds à la tête… Ma belle amie, le doux regard était fixé sur moi ; sur-le-champ il se baissa de nouveau ; mais voulant en favoriser le retour, je détournai mes yeux. Alors s’établit entre nous cette convention tacite, premier traité de l’amour timide, qui, pour satisfaire le besoin mutuel de se voir, permet aux regards de se succéder en attendant qu’ils se confondent.

Persuadé que ce nouveau plaisir occupait ma belle