Page:Choderlos de Laclos - Les Liaisons dangereuses, 1869, Tome 1.djvu/290

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vive : mais j’étais bien sûre aussi, d’après ma réputation, qu’il ne me traiterait pas avec cette légèreté que, pour peu qu’on ait d’usage, on n’emploie qu’avec les femmes à aventures, ou celles qui n’ont aucune expérience ; & je voyais mon succès certain s’il prononçait le mot d’amour, s’il avait surtout la prétention de l’obtenir de moi.

Qu’il est commode d’avoir affaire à vous autres gens à principes ! quelquefois un brouillon d’amoureux vous déconcerte par sa timidité, ou vous embarrasse par ses fougueux transports ; c’est une fièvre qui, comme l’autre, a ses frissons & son ardeur, & quelquefois varie dans ses symptômes. Mais votre marche réglée se devine si facilement ! L’arrivée, le maintien, le ton, les discours, je savais tout dès la veille. Je ne vous rendrai donc pas notre conversation que vous suppléerez aisément. Observez seulement que, dans ma feinte défense, je l’aidais de tout mon pouvoir : embarras, pour lui donner le temps de parler ; mauvaises raisons, pour être combattues ; crainte & méfiance, pour ramener les protestations ; & ce refrain perpétuel de sa part : je ne vous demande qu’un mot ; & ce silence de la mienne, qui semble ne le laisser attendre que pour le faire désirer davantage ; au travers de tout cela, une main cent fois prise, qui se retire toujours & ne se refuse jamais. On passerait ainsi tout un jour ; nous y passâmes une mortelle heure : nous y serions peut-être encore, si nous