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Page:Choquette - Une histoire de mon pays, paru dans l'Almanach du peuple, 1901.pdf/3

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Nous descendions le ravin qui coupe la route superbe conduisant de l’ancien manoir de Rouville à la montagne de Saint-Hilaire et qui est si sombre en automne à cause des grands arbres touffus plantes de chaque côté.

Les soldats de Wetherall dorment encore là, tout près, au sommet du ravin.

— Et c’est ici qu’ils ont été enterrés ?…

— Oui, tous… Là, à gauche de ce vieux pin, c’est le capitaine Lovell, tué dans la côte de Saint-Charles,… plus loin, c’est…

Le vieux docteur arrêta son cheval, et, debout dans sa voiture maintenant, il examina un instant le terrain, comme pour mieux se rappeler ; alors pointant la main :

— Oui, là, le capitaine Archie Lovell ; là, Redmond, je crois, un Écossais ; en arrière, à droite, il y en a encore deux autres ; tous quatre ont été tués à Saint-Charles. Plus loin, tu vois à côté de ce bouquet de cèdres, c’est Connell, mort de fièvre typhoïde, et plus loin encore, sous cet orme rabougri, c’est Frank… Frank… voyons… Frank… Logan.

Oui, Logan… Il se rassit…

— Tué, lui aussi ?…

— Tué ? et le docteur sursauta de surprise… Qui t’a dit ça ? Qui a pu te dire ça ?

— C’est que je vous le demande tout simplement, répondit-je.

Mais le bon vieux docteur s’était tu, songeur tout à coup.

— Ce pauvre Frank, c’est pourtant vrai tout de même qu’il a été tué, reprit-il à la fin, en reprenant tranquillement notre route… Tu veux étudier la médecine ? alors quand même je te conterais ça.

— À cette époque-là, aux heures tourmentées de 37, il y a quarante ans, c’était bien plus joli qu’à présent Saint-Hilaire. Je dis plus joli, moi, car la main dévastatrice de l’homme n’avait pas encore cherché à transformer les grandioses beautés de la nature, les grands bois tranquilles, les sources qui jaillissaient partout dans la montagne, les pans de rochers sauvages qui faisaient des angles dans les chemins, les treillis de lierre et de vignes le long des grèves du Richelieu.

La population elle-même était comme complice de cette région et lui ressemblaient dans sa douce et sereine quiétude. Aussi quels amours généreux et robustes en naissaient.

… C’est ainsi que je les avais souvent vus passer ensemble le long du chemin du roi, par les beaux crépuscules des mois de Marie ou dans les dimanches d’été, les jours de repos et de bon soleil vivifiant, Blanche Lavigueur et Jacques Renaud : Blanche, la fille de mon voisin, Jacques, le jardinier du seigneur de Rouville.

Elle était bien belle, cette Blanche, pour la fille d’un paysan, et comme elle savait avec orgueil et gentiment porter à son corsage, ou dans ses cheveux, les fleurs délicieuses que Jacques lui choisissait toujours à son intention, pour chaque rencontre prochaine.