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Page:Choquette - Une histoire de mon pays, paru dans l'Almanach du peuple, 1901.pdf/4

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Ils se marieraient probablement au cours de l’hiver suivant… Oh ! oui, ils se marieraient… je l’avais compris rien que dans le sourire moqueur de Blanche, dans ses dénégations abandonnées, sans force, qu’elle eût été peinée, sans doute, de me voir approuver…

Et Jacques aussi le disait pareillement à tout le monde par son regard fier, par les visions heureuses d’avenir que l’on devinait derrière ses prunelles brillantes.

… Un jour ce fut un souffle terrible qui passa sur la population : le souffle patriotique de la liberté, le souffle sauvage de la révolte. Les cœurs battaient inconsciemment, les poitrines haletaient… Ah ! si tu avais alors vu ça comme moi, mon petit, car il faut avoir vu ça, il faut l’avoir senti.

Tout d’abord ce n’est rien, rien qu’un calme pesant, quelque chose qui oppresse ; puis c’est un mot, un cri, un appel de ralliement qui traverse l’air, venu on ne sait pas bien d’où. Alors les fils embrassent leurs mères, les maris leurs femmes, les amoureux leurs fiancées et les voilà, groupés, qui cherchent instinctivement des armes, affolés : j’ai connu cette épouvante irrésistible, plus forte que tout, et comme je m’en souviens encore, à certains moments, à un degré si intense que j’en ressens le même frisson d’autrefois.

C’était donc la révolte, la guerre contre l’Anglais. Et alors dans nos campagnes, à travers les routes, des piquets de cavalerie dépêchés par l’autorité militaire, des pelotons de soldats en habits rouges passaient en hâte pour des missions secrètes, à la poursuite des chefs d’émeute : les patriotes… Les patriotes, n’oublie jamais ce mot-là, mon petit, va, il est bien plus grand ici que partout ailleurs.

C’était en août 1837, tout était en feu dans la région, et un bon jour un détachement d’infanterie s’en vint s’installer en permanence au château de Rouville pour surveiller et réprimer sur place le soulèvement général qui menaçait.

… Oui elle était bien belle cette Blanche pour une humble fille de paysan ; avec ça sachant comme pas une se faire une démarche et une taille de princesse dans la plus pauvre robe de calicot ou d’indienne.

Ça m’intéressait toujours de la voir aller par les chemins, souvent avec Jacques son amoureux, souvent seule aussi. Elle s’en allait certainement rôder du côté du manoir. Je me disais alors en songeant : les femmes, hein ! les femmes qui aiment… que leur importe les coups de canon qu’elles n’entendent point, les blessures qu’elles ne voient pas ; ça ne les distrait seulement pas de leurs amours… Blanche s’en allait ainsi aux alentours du manoir à cause de Jacques, sans doute, je pensais.

À cause de Jacques ?… oui, cela devait bien être et c’était presque naturel.

Mais pourtant, j’étais inquiet depuis quelques jours, car pourquoi ce manège, ces minauderies, ces agaceries encourageantes que j’avais constatées chez Blanche à l’égard de Logan, un des soldats anglais du