Page:Clémenceau-Jacquemaire - Madame Roland, 1926.djvu/17

La bibliothèque libre.
Aller à la navigation Aller à la recherche
Cette page a été validée par deux contributeurs.
11
L’ENFANT. — LA JEUNE FILLE

un fleuve eût été insuffisant pour une si grave circonstance. Celle qui en répandait déjà à l’idée de quitter sa mère pour une heure, pensait à cueillir la palme du martyre, à se donner à Dieu enfin, et à entrer au couvent pour y préparer une première communion exemplaire en se consacrant entièrement aux œuvres de la perfection.

Toute la parenté se récria sur des dispositions si louables. Mme Phlipon s’informa prudemment, dans le plus grand détail, avant de fixer son choix sur les Dames de la Congrégation, rue Neuve Saint-Étienne, faubourg Saint-Marcel. Enfin, au mois de mai 1765, dans la douzième année de son âge, Manon, qui n’était plus Manon mais Jeanne-Marie, obéit à l’appel divin et s’arracha du sein maternel pour franchir la clôture.

Cela dura un an.

Dans cet asile où elle n’éprouva que ravissements, son charme et sa supériorité la mirent vite à part. Les bonnes sœurs cherchaient à s’attirer ses préférences par toutes sortes d’attentions et elle s’attacha particulièrement à l’une d’elles, sœur Sainte-Agathe, bonne et simple fille, qui resta son amie jusqu’au dernier jour.

M. et Mme Phlipon avaient grand soin de rendre visite à leur fille le dimanche et la menaient au Jardin du Roi[1]. La couventine se divertissait à la promenade, pleurait quelque peu en quittant ses parents, mais retrouvait avec une sorte de suave réconfort le silence majestueux qui baignait l’obscurité des cloîtres. Une mélancolie vague, toute pénétrée d’espoirs célestes, se mélangeait de certitudes ineffables lorsque, abîmée devant la sépulture de quelque nonne, elle s’obligeait à imaginer les joies éternelles en se répétant : « Qu’elle est heureuse ! »

Un jour, le bruit se répandit dans le couvent que deux demoiselles d’Amiens allaient arriver de leur province. « C’était vers le soir d’un jour d’été ; on se promenait sous les tilleuls… Les voilà, les voilà ! fut le cri qui s’éleva tout à coup. »

La destinée de Manon Phlipon — nous verrons comment —

  1. Le Jardin du Roi devint le Jardin des Plantes au cours de la Révolution.