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LA RÉVOLUTION

balle à la cible ! Tout l’être est tendu vers le but où frapper. Ce ministre de la Guerre, stylé par une jeune femme, n’a plus qu’à vaincre comme elle lui dit. C’est bien simple. Il vaincra s’il l’écoute. Mais quel homme, quel ministre, eût possédé la force gigantesque comprimée dans un tel programme ? Au fond tout y était impraticable. Il fallait mal connaître les hommes en général, et singulièrement ceux qui se trouvaient aux prises dans cet abordage et cette confusion de génies et de médiocrités, de sublimités et de mesquineries, de nobles chimères, de folies sanguinaires et de crimes impudents, pour prêcher un tel évangile. Les évangiles sont toujours trop beaux pour ceux qui les écoutent. S’ils ne l’étaient pas, ils ne seraient pas divins par quelque aspect. Le mysticisme révolutionnaire, hélas ! fut aussi pernicieux à la Révolution que les « complots de la cour » et les atroces contractions de la démagogie. Il n’y a rien de plus nuisible que l’utopie.

Fille de l’imagination, elle est, comme sa mère, « maîtresse d’erreurs et de faussetés ». Elle navigue dans le faux et il importe peu de savoir si les motifs qui l’ont poussée sans phare sur des écueils en pointes, étaient généreux ou non. C’est l’écueil qui décide. Les vues de Mme Roland — « cette femme trop parfaite », dit Lémontey qui l’a bien connue et a laissé sur elle une page remarquable — étaient trop héroïques. Rien de trop, dit la voix de Delphes. De même que Mme Roland avait des fanatiques, elle était détestée des hommes à qui elle révélait leur insuffisance. Le caractère simpliste de sa politique était sans rapports avec la réalité, et la réalité allait devenir terrible. Au point où en était la Révolution, ce n’était pas une muse héroïque qu’il lui fallait, c’était un homme d’État qui y eût attaché sa fortune. Sur les ruines de la monarchie, la France n’avait pas besoin de nobles victimes, mais d’organisateurs aux poignets d’acier. Un Richelieu, soucieux d’appliquer la Constitution, eût étranglé un Robespierre avec ses propres ficelles et rendu la Terreur impossible. Il fallait un code et une police. Nous eûmes un combat de poètes et de meurtriers.

Mais revenons à la poésie.