Page:Claudel - Richard Wagner, 1934, La Revue de Paris.djvu/9

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.
RICHARD WAGNER 277


À droite. — Croyez-vous que j’aurais honte à vous dire mon admiration ?

À gauche. — Ne nous gênez pas, il n’y a pas de musicien pour nous entendre.

À droite. — Une chose que je sais en tous cas, c’est que Tannhäuser est un drame, à la bonne heure ! et un drame magnifique d’un bout à l’autre. Il y a des forces opposées. Tristan au contraire n’est que la violence rectiligne du désir qui va vers son appointement.

À gauche. — C’est cela précisément qui est beau.

À droite. — C’est cela qui est beau pendant deux actes, mais au troisième Wagner a laissé tous les spectateurs derrière lui.

À gauche. — Il y a plus que ça, il y a une gêne obscure. Caput artis decere. Tout le monde sait qu’il ne convient pas de mourir pour l’amour d’une femme. C’est plus que ridicule. C’est une véritable indécence.

À droite. — Dans Tannhäuser au contraire toute chose est à sa place, l’amour d’Élisabeth et celui de Vénus. Et puis, et puis enfin, là, une chose chez Wagner apparaît dont nous avons omis, jusqu’ici, de parler et sans laquelle la nature d’un héros et d’un artiste ne sera jamais complète, c’est le grand et puissant Chrétien. Tout Wagner est dans Tannhäuser et il n’est pas tout dans Tristan.

À gauche. — Auprès de ça qu’importent l’italianisme et les musicalités démodées ? et les fanfares de carrousel à vapeur ? c’est le résultat qu’il faut voir et non pas le procédé.

À droite. — Tannhäuser, c’est le vin en bois, âpre et rêche à la langue, mais avec cette verdeur et cette droiture, avec ce kick que les natures fortes toujours préfèrent aux savantes alchimies de l’âge. Les cuivres, si grossiers parfois, et rappelant les fanfares à demi foraines de Rienzi, ont une sincérité, une virilité rauque, qui nous prend aux entrailles, une fureur, un rugissement de lion, que toutes les cascades et armatures de dièzes de Tristan ne suffiront pas à remplacer. C’est la jeunesse, quoi ! c’est l’homme animal dans toute sa sublime et obscène grandeur !

À gauche. — Vous rappelez-vous à la fin du second acte Tannhäuser près de se fiancer avec Élisabeth et quittant tout