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COSMOGONIES

tement enchaînées selon le mouvement continu des successions infinies, symbolisées par cette « Roue » dont l’éternelle révolution nous représente l’activité synthétique des éléments. N’est-ce donc pas tout justement la vue profonde de notre science moderne qui prolonge le rayon de la roue jusqu’aux inexplorables profondeurs des phénomènes ? Science et religion, ici même, se rejoignent, à cette différence près que notre connaissance présente est d’expérience toujours contrôlée, tandis que l’hypothèse hindoue de la transmigration des âmes se heurte à des contradictions dont le bouddhisme — pour qui la doctrine est fondamentale — ne put jamais se dégager[1].

Les cosmogonies de l’homme primitif ne s’embarrassent point de tant d’affaires. Quelle distance de leurs fables saugrenues aux interprétations hardies du Véda qui ne font encore que préparer une mise en route de l’esprit humain vers un ensemble cohérent de connaissances positives dont l’office sera de déterminer notre vie selon les rapports des éléments ! C’est bien, aussi, la prétention du bouddhisme, quoique sur la cosmogonie proprement dite le Maître ne se soit jamais expliqué[2]. Le Bouddha n’a pas écrit. Un texte, peut-être authentique, de quatre conférences fondamentales nous est parvenu. Tout le reste est de ces commentaires diffus où aime à s’égarer l’imprécision philosophique de l’hindou.

La situation de Çakya-Mouni à l’égard des Védas est à peu près la même que celle de Jésus à l’égard de la Bible. S’il accepte implicitement les livres sacrés, il n’a garde de s’y arrêter. Il vient pour accomplir la « Loi », dénommée par Manou : « la souveraine décision de la rétribution destinée à tout ce qui est doué de la faculté d’agir ». Cependant, si les Védas, si la Bible avaient suffi,

  1. Quand on nie l’âme expressément, sa transmigration paraît pleine de difficultés. On dit que le Bouddha se mettait en colère quand on lui parlait de l’âme. C’était à ses yeux, en effet, une faute capitale de doctrine. Malheureusement, le grand prophète jugea, sans doute, qu’il y aurait déchéance à s’expliquer trop clairement. Sur la phénoménologie de la transmigration, fondement de sa doctrine, Çakya-Mouni demeure muet.
  2. Il aurait eu, cependant, une cosmologie. Interrogé par Ananda sur la cause des tremblements de terre, Çakya-Mouni répond : « La grande terre, ô Ànanda, repose sur les eaux, les eaux repose sur le vent, le vent sur l’éther. Quand il arrive, ô Ananda, qu’au-dessus de l’éther soufflent les vents opposés, ils agitent les eaux, les eaux agitées font mouvoir la terre. » (Burnouf.)