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AU SOIR DE LA PENSÉE

catégorique de la personnalité divine, dans la crainte, pourrait-on croire, de n’avoir pas encore suffisamment épuisé toutes les hypothèses d’un débat ou la prudence commandait, en effet, un hommage particulier à l’inaccessible inconnu. C’était, du premier bond, atteindre aux suprêmes envolées de l’intelligence, consciente d’une lumière à peine entrevue. Cependant, Brahma, de qui émane le monde, était installé dans l’évolution, par son cycle, tandis que Brahman, l’être universel, et Atman, l’âme universelle, paraissent y échapper.

Chez les Juifs, Jahveh, fort préoccupé de faire « bon », crée l’homme et le monde ex nihilo [1] et, ayant pris soin de créer l’homme faillible pour le livrer tout aussitôt à la tentation de faillir, lui fait cruellement expier à jamais sa propre crainte des responsabilités. Après quoi, l’histoire humaine continue par le crime de Caïn de qui Jahveh s’était détourné avant même qu’il n’eût commis aucun péché. Tardivement, Moïse recevra, au Sinaï, les commandements divins (incluant le « Tu ne tueras pas ») mal accueillis du « peuple élu » dansant autour du veau d’or égyptien.

Il faut arriver jusqu’à Jésus de Nazareth, qui ne connut d’autre Puissance divine que celle du « Père céleste », pour un renouveau des recommandations de fraternel amour. L’infortuné prédicateur paya de sa vie cette parole subversive, et, pour l’avoir entendue, la chrétienté demeura condamnée à battre sa coulpe par le massacre organisé de ses frères en christianisme au nom de celui-là même qui leur avait enjoint de s’entr’aimer.

En matière de justice et de douceur, la Bible ne connaît rien au delà de la peine sauvage du talion. Sur quoi ces mêmes chrétiens, dont le Dieu souffrit la mort pour avoir voulu la pitié, cherchent encore aujourd’hui des jauges imaginatives pour des responsabilités, dites humaines, qui sont trop clairement au compte de la Divinité. Les Védas avaient épuisé leurs distinctions dans la même recherche d’une justice terrestre, avec la fâcheuse préoccupation de pénalités variables selon les castes qui avaient pu être offensées.

Dans le védisme, toutes les manifestations de la vie sont étroi-

  1. Des philologues autorisés soutiennent que la création ex nihilo n’est que des traducteurs, le verbe bara signifiant façonner, modeler et non pas créer de toutes pièces. L’Inde, comme on a vu, se contente d’une émanation.