Page:Collectif - Revue canadienne, Tome 1 Vol 17, 1881.djvu/18

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disent éternellement la même chose, s’essuyent les yeux de la même manière, poussent les mêmes soupirs, à peu près comme ces pleureuses à gage, præficæ, qui suivaient le convoi mortuaire des chevaliers romains en s’arrachant les cheveux et en déchirant les échos de la Cité de leurs lamentations funèbres. Comme elles savaient pleurer avec beaucoup de perfection, elles étaient de tous les enterrements, de même que les pamoisons du cœur se rencontrent dans tous les sonnets et dans toutes les petites pièces rimées des imitateurs de Victor Hugo.

Puis il y a la rêverie vaporeuse qui nous vient de l’Allemagne, et qui, elle aussi, enfante volume sur volume dans cette belle terre de France, inondée de soleil.

Tous ces vers sont bien faits, coulent de source, ont plus de limpidité que maint passage de Corneille, sont corrects de mise, enfin, comme un petit maître irréprochable. Ils ont pour eux ce que les romantiques purs appellent la forme.

Quand une fois l’on a asservi la rime et trouvé le secret de la forme, l’on peut, avec quelques ressources, écrire des volumes de sonnets, de bluettes, d’odes et de morceaux pour album ; de même qu’un croque-notes qui est parvenu à vaincre certaines difficultés du doigté et à acquérir une certaine élasticité du poignet, peut créer des arpéges indéfiniment.

Ce genre de musique, toute d’exécution, dont la plus haute expression se résume dans la variation sur thème, nous vient aussi, je crois, de l’Allemagne. Rien n’était aussi beau, il y a quinze ans. C’était le « scrupule » de la fioriture. On ne jurait que par l’arpége et la chromatique, absolument comme l’on ne jure aujourd’hui, dans une certaine école, que par la forme et la rime.

L’arpége aujourd’hui tombe devant l’inspiration ; la rime cédera de nouveau la place à l’idée.

Dans vingt ans, si M. Fréchette fait encore des vers, et il est à espérer qu’il fournira jusqu’au bout une carrière aussi brillamment commencée, au lieu d’écrire : —

O mes vieux pins touffus, dont le tronc centenaire
Se dresse, défiant le temps qui détruit tout,
Et, le front foudroyé d’un éclat de tonnerre,
Indomptable géant, reste toujours debout