Page:Collectif - Revue pittoresque 1848.djvu/43

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immobile, ce silence contemplatif, ces trépignements frénétiques ; ce n’étaient plus ces femmes brûlant de sa passion et pleurant de ses larmes, ces mouchoirs qui s’agitaient, ce lustre étincelant sous la voûte retentissante, cette pluie de fleurs qui tombait à ses pieds ; ce n’étaient plus ces cris qui la rappelaient sur la scène : dans ses salons tout était froid et morne. En vain chercha-t-elle à vaincre cette rêverie amère qui la consumait ; en vain essaya-t-elle des chants vifs et joyeux : si elle venait à laisser courir ses doigts sur le piano, si elle forçait sa voix à des mesures vives et pressées, bientôt, seule au milieu de la foule étonnée, elle revenait aux noires pensées qui l’assiégeaient sans cesse ; ses doigts erraient lentement sur les touches plaintives, sa voix s’affaiblissait, des phrases d’une harmonie poignante sortaient sourdement de sa poitrine, et les chants commencés dans la joie allaient mourir dans la douleur.

» Bientôt son état empira. En vain son mari l’entourait de tout le bien-être de la vie extérieure, la berçait de toutes les molles aisances que peut donner la fortune : chaque jour emportait un débris de sa beauté ; depuis longtemps c’en était fait de son bonheur. »

Valterna s’interrompit, passa à plusieurs reprises sa main sur son front découvert, regarda la pendule, et continua après quelques instants de silence. Sa voix était altérée ; quelques éclairs de joie traversaient parfois son visage, son cœur semblait bondir d’impatience.

« Je voyageai dans l’espoir de me distraire : je revins plus malheureux que jamais. L’image de Gina m’avait suivi partout comme un génie de malheur attaché à mes pas, comme un remords cramponné à mon cœur ; partout je l’avais retrouvée, partout j’avais entendu sa voix, dans le bruit des vents, dans le murmure des vagues, dans le silence du désert. Gina ! le soleil des sables brûlants m’avait consumé de tous ses feux, j’avais gravi tout sanglant les rochers, j’avais dormi sur la neige des monts, et je n’avais jamais été torturé que de son souvenir. Mon âme s’ulcéra, mon caractère s’aigrit ; je revins à Vérone, mort aux émotions douces. Je ne sentis que colère et fureur au théâtre, à cette place solitaire où j’avais goûté la vie ; dans ces lieux où elle m’avait versé des torrents de délices je n’éprouvais que rage et jalousie.

» La tête de l’infortunée Gina s’était égarée. Malheureuse, son mari l’avait accusée de folie ; folle, il l’accusa d’ingratitude. Il était dans sa nature de s’indigner de tout ce qui froissait son tiède bonheur, de s’irriter des maux d’autrui, non par pitié, mais par égoïsme. Il vint un temps où la pauvre femme se levait toutes les nuits, pâle et silencieuse, s’habillait lentement, bouclait avec soin ses longs cheveux noirs, et, après avoir contemplé avec un sourire mélancolique la glace qui l’avait autrefois réfléchie si fraîche et si belle, elle parcourait les vastes appartements de son palais ; et tout à coup elle s’arrêtait, se croyant sur la scène, pensant avoir un public à remuer, des couronnes à recevoir ; elle était tour à tour Anna, Juliette, Aménaïde ; sa voix s’élevait sous la voûte sonore, les modulations les plus suaves sortaient de ses lèvres, et les phrases harmonieuses coulaient, douces et cadencées, comme l’eau murmurant sur les cailloux polis. On dit que parfois, lorsque ses chants avaient cessé, ses yeux inquiets et hagards semblaient interroger la foule, qu’elle répondait par un long cri au silence de mort qui régnait autour d’elle, et qu’elle tombait alors, froide comme la pierre qu’allait frapper sa tête échevelée.

» On assure qu’à cette époque ma raison se troubla. Il est certain qu’une étrange rêverie s’empara de mon cerveau : je ne sais par quelle fatalité je vins à croire que Gina m’aimait, qu’en des temps plus heureux ma tête avait reposé sur son sein, qu’elle m’appelait encore dans le silence embrasé de ses nuits. Que vous dirai-je ? J’étais fou, fou de malheur. Je ne sais ce que je résolus, mais, un soir que le duc de R** donnait une fête aux seigneurs de Vérone, je me mêlai à la foule élégante qui se pressait dans la cour de son palais, et je glissai inaperçu à travers les colonnes de marbre. Bientôt la fraîcheur parfumée du soir caressa mon visage, et je me trouvai dans les allées ombreuses d’un jardin immense et désert. J’errai longtemps, sombre et soucieux, aux sons de la mandoline, aux refrains de la Tarentaise ; et, lorsque je secouai les idées vagues et pénibles qui m’oppressaient comme un cauchemar, les chants de fête avaient cessé, les flambeaux étaient éteints, et le palais s’élevait devant moi, silencieux comme une tombe. Rafraîchi par la brise, qui m’apportait les parfums des cytises, la tête plus calme et les sens reposés, j’en contemplais la façade d’architecture composite sans chercher à me rendre compte de l’endroit où je me trouvais et des motifs qui m’y avaient conduit, lorsque j’aperçus à travers les larges carreaux l’éclat d’une lumière qui tremblait, blanche et triste, sur des rideaux de velours cramoisi. Une voix s’éleva dans le silence de la nuit, et l’air vint en frémissant se briser sur les vitres, qui, frappées en même temps des rayons de la lune, brillaient de mille facettes d’argent. Je tressaillis : c’était sa voix céleste ! Je sentis mon cœur rajeuni s’épanouir comme en ses beaux jours : c’était Gina ! je l’entendais encore ! Plusieurs portes de glace roulèrent sur leurs gonds ; la voix s’approcha, plus grave et plus sonore ; l’herbe fraîche fléchit en criant, un frôlement de robe agita le feuillage, et à travers les citronniers et les myrtes je vis Gina s’avancer len-