Page:Collins - Le Secret.djvu/20

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elle s’arrêta ; les lettres de la dernière syllabe s’étaient confusément amalgamées.

« Non !… non !… répétait Sarah, qui venait de s’agenouiller au bord du lit… ne lui écrivez pas ce que vous n’osez lui dire… Laissez-moi cette torture à laquelle je suis faite dès longtemps ! Que le secret meure avec vous, avec moi, et pour tous, et à jamais… à jamais… à jamais !

— Ce secret doit être révélé, reprit mistress Treverton… mon mari ne peut l’ignorer plus longtemps… il aurait déjà dû le connaître. J’ai voulu le lui dire : le cœur m’a manqué. Je ne puis me fier à vous pour le lui dire quand je ne serai plus là. Donc il faut écrire. Prenez vous-même la plume. La vue me fait défaut, mes doigts me refusent le service… Prenez la plume, écrivez, mot pour mot, ce que je vais dicter. »

Sarah, au lieu d’obéir, enfouit sa tête sous le couvre-pied, et se mit à pleurer amèrement.

« Depuis mon mariage, reprit mistress Treverton, vous ne m’avez jamais quittée, vous avez été pour moi une amie bien plutôt qu’une domestique ; me refuserez-vous ce dernier service ?… Vous hésitez ?… Insensée, levez les yeux, écoutez-moi !… si vous refusez, c’est à vos périls et risques… Prenez cette plume ; écrivez, et sans retard, ou le repos de la tombe me sera refusé… Écrivez ; ou, vrai comme il y a un ciel sur nos têtes, je reviendrai, de cet autre monde, vous trouver en celui-ci. »

Sarah, poussant un faible cri, se dressa soudain.

« Vous me donnez le frisson, » murmura-t-elle, arrêtant sur la figure de sa maîtresse des yeux égarés où se peignait une horreur superstitieuse.

Au même instant, les effets du stimulant pris à trop haute dose commençaient à porter le trouble dans le cerveau de mistress Treverton. Sa tête roulait sur l’oreiller, tantôt d’un côté, tantôt de l’autre… Elle répétait au hasard quelques tirades éparses, retrouvées, la veille et le jour même, dans ces pièces de théâtre dont elle avait fait ses dernières lectures… Et tout à coup, tendant la plume à sa suivante avec un de ces mouvements dramatiques qui lui avaient été enseignés jadis, puis jetant dans le vide, à un auditoire absent, un de ces regards perdus qui enlèvent les bravos :

« Écrivez ! dit-elle de sa voix la plus profonde et la plus tragique… Écrivez ! » répéta-t-elle avec un geste de reine, encore emprunté au répertoire de sa jeunesse.