Page:Collins - Le Secret.djvu/89

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par hasard il n’a pas peur, ou si, prenant la fuite, il se permet une autre allure, il demeure démontré, dans l’opinion, qu’en lui quelque chose cloche et demande à être réformé. Qu’un homme, en plein midi, s’avise de parcourir Oxford-Street dans toute sa longueur, le plus tranquillement et le plus décemment du monde, sans le moindre égarement dans les yeux, la moindre irrégularité dans l’attitude et les gestes, mais sans son chapeau ; et allez-vous-en demander ce qu’ils pensent de cet homme aux milliers de passants que vous rencontrez, le chef couvert de feutre. Combien d’entre eux, séparément interrogés, hésiteront à déclarer sur l’heure que ce promeneur est fou ? et cela sans autre preuve, que le témoignage de sa tête nue. Il y a plus : que cet homme aborde poliment, un à un, chaque passant ; que, dans les termes les plus simples et les plus nets, il leur explique ce qui, dans sa conduite, les étonne ainsi : que son chapeau le gênait, qu’il se sent la tête plus libre quand il est décoiffé ; combien de ses semblables, si prompts à le déclarer fou de prime abord, consentiront à changer d’avis après l’avoir entendu déduire ses motifs ? Pour l’immense majorité, l’explication sérieusement donnée ne sera qu’un supplément de preuve, une excellente confirmation du verdict porté contre l’intelligence de l’homme sans chapeau.

Parti du mauvais pied, dès le début, avec le reste de ses contemporains, Andrew Treverton ne fut pas longtemps à subir la peine de cette irrégularité d’allure, qui faisait tort à la marche de la colonne. Il passa pour une espèce de phénomène dans la nursery ; à l’école, il fut un souffre-douleurs ; au collége, une victime. L’ignorante bonne l’avait déclaré « un drôle d’enfant ; » le pédant subalterne, usant d’une locution plus relevée, le traita de « garçon excentrique ; » le professeur érudit, variant à son tour le même texte, comparait la tête d’Andrew à un toit, et déclarait qu’il y avait là mainte ardoise tenant à peine. Quand une ardoise ne tient pas, si personne ne la fixe au poste qu’elle doit occuper, infailliblement elle finit par tomber. Dans le toit d’une maison, ceci nous paraît être la conséquence directe et nécessaire d’une négligence facile à comprendre ; si c’est le toit d’une cervelle humaine, nous voilà fort étonnés et fort choqués, ne sachant à qui la faute.

Délaissée à certains égards, mal dirigés à certains autres, les bons instincts encore bruts qui auraient pu se développer chez Andrew luttèrent vainement pour arriver à une organi-