Page:Combes - Essai sur les idées politiques de Montaigne et La Boëtie.djvu/32

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


faites pour vous détruire. D’où il a pris tant d’yeux dont il vous épie, si vous ne les lui donnez ? Comment il a tant de mains pour vous frapper, s’il ne les prend de vous ; puisque lui n’en a que deux ? Les pieds dont il foule vos cités, d’où les a-t-il, s’ils ne sont des vôtres ? C’est vous qui lui donnez son pouvoir ; c’est vous qui avez intelligence avec lui. Vous êtes receleurs du larron qui vous pille, complices du meurtrier qui vous tue ; vous êtes traîtres de vous-mêmes. » Ainsi parle notre tribun.

Après cette étrange anatomie de la personne du tyran, après nous avoir enlacés de propositions qui s’enchaînent, et nous avoir amenés fatalement à cette confession finale et bien rendue : « Nous sommes traîtres de nous-mêmes, » La Boëtie se demande comment il peut en être ainsi, et il faut le suivre dans l’énumération qu’il fait de toutes les causes de servitude. Impossible d’avoir plus de force, de profondeur et de coup d’œil, plus de philosophie et d’expérience. La première cause c’est l’habitude, ou, comme il dit à la manière des Latins, la nourriture, nutrimentum animi, c’est-à-dire l’éducation et la naissance ; on reste comme on est né, on pense et l’on agit comme on a été élevé. L’éducation devient un instinct ; on n’a pas connu la liberté et l’on n’en comprend pas la recherche. Le regret ne vient qu’après le jouir — c’est La Boëtie qui nous le dit — et nous sommes moins à blâmer qu’à plaindre. Mais il ne s’enferme pas dans ce style terne et sans figures, et il n’est pas si doux pour le genre humain : « Mithridate, dit-il, se fit à boire du poison… Ainsi nous, nous apprenons à avaler et à ne pas trouver mauvais le venin de la servitude… Voyez les deux chiens de Lycurgue, dont parle Plutarque dans son livre de l’Éducation des Enfants… » La Boëtie a toujours des anecdotes à son service : c’était la manière des anciens ; c’est celle de la Renaissance, qui est le retour aux anciens. On faisait marcher ensemble la théorie et l’empirisme, l’expérience et la raison, l’intelligence qui donne les idées et l’histoire qui les confirme. Montaigne n’emploie pas d’autre méthode : par l’érudition il va à la science, par