Page:Combes - Essai sur les idées politiques de Montaigne et La Boëtie.djvu/44

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


heur dans des lois différentes. Il en conclut que la variété est la règle du monde, non l’uniformité, et, en tout cas, le doute le prend : Que sais-je ? que sais-je ? Tout lui paraît relatif en politique, tout lui paraît bon ou mauvais, selon les peuples et leurs mœurs, selon les circonstances et les temps. Les Spartiates étaient le peuple le plus libre du monde, et ils se disaient en république, quoique ayant des rois, des rois issus d’Hercule et de droit divin. Les Anglais de nos jours ne se croient pas moins libres, quoiqu’ils aient aussi une royauté héréditaire et qui a pour devise : Dieu et mon droit. On peut donc être libre, sans être en république ; on peut être en république même en ayant des rois. Il y a de tout dans l’histoire ; il y a tous les régimes, tous les caprices et en apparence tous les contre-sens.

Une chose manqua à La Boëtie et ne fit pas défaut à Montaigne : c’est de voyager, de voir du monde et du pays, de quitter les Grecs et les Latins, Aristote et Cicéron, le cardinal Duperron aussi et Théodore de Bèze, et de s’embarquer sur les navires qui sortaient du port de Bordeaux, comme autrefois du Pirée et d’Athènes ; d’étudier les nations, leur humeur, leurs goûts, la diversité de leurs lois, et de les étudier autrement que dans les livres. On n’est plus aussi absolu, quand on voyage. Montaigne ne fit pas comme lui, il ne s’enferma pas au milieu des anciens, parmi des morts illustres, mais des morts. Il voulut voir la vie et connaître son temps ; il voulut dépasser Sarlat et le Médoc, Bordeaux et son château de famille tout couvert à l’intérieur de sentences grecques et latines. Il disait que chacun jugeait les choses selon l’ordonnance et la coutume de son village, et qu’il voulait voir les pays étrangers.

Il ne publia qu’une partie de ses Essais, en 1580, à Bordeaux. Il voulait se faire un nom avant son départ, ajournant l’ouvrage à son retour, et, cela fait, il partit. Il visita l’Allemagne, dont François Hotman, professeur de droit à Bourges, lui avait beaucoup parlé ; il parcourut la Suisse, l’Italie, goûtant fort la cuisine allemande, les