Page:Conscience - Scenes de la vie flamande.djvu/211

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Beaucoup de gens, partagés en petits groupes, se trouvaient rassemblés sur le chemin par où les conscrits devaient revenir de Brecht, tous impatients d’apprendre l’issue du tirage. Il était très-aisé de reconnaître ceux dont le fils, le frère ou l’amoureux était allé à Brecht ; on voyait çà et là une mère s’essuyant les yeux avec son tablier, un père s’efforçant de dissimuler l’angoisse empreinte malgré lui sur son visage ; une jeune fille pâle, les yeux timidement baissés, allant d’un groupe à l’autre, et comme pourchassée par une secrète anxiété.

Beaucoup d’autres, venus là par pure curiosité, parlaient et plaisantaient à haute voix. Le vieux forgeron, qui jadis avait été dans les dragons de Napoléon, faisait un éloge extraordinaire de la vie de soldat, et trouvait pour cette tâche un auxiliaire ardent dans le fils ivre du meunier, qui avait servi pendant onze mois, et depuis lors avait déjà gaspillé et bu la moitié de son patrimoine. Le forgeron ne le faisait pas à mauvais dessein ; il s’imaginait consoler ses amis inquiets par ses brillantes peintures et ne cessait de répéter :

— Tous les jours soupe et viande, beaucoup d’argent, bonne bière, jolies filles ! tous les jours on danse, on saute, on se bat que tout en vole en pièces : voilà une vie ! Vous ne la connaissez pas ! vous ne la connaissez pas !

Mais ses paroles avaient un effet contraire à celui qu’il en attendait ; car elles faisaient pleurer plus fort les mères et indisposaient plus d’un esprit.

Trine ne put se contenir ; il y avait dans ces plaisanteries un mot qui l’avait blessée au cœur ; elle bondit