Page:Considerant - Théorie générale de Fourier.djvu/12

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à laquelle ils tendent. C’est un sujet de tristesse et de découragement que de voir, à l’époque où nous vivons, cette vérité, qui ressort des études les plus simples, incomprise encore dans son application à la vie sociale. N’est-il pas temps que les hommes chargés de conduire les nations se préoccupent enfin des lois immuables de la vie universelle, et considèrent comme la première de ces lois celle qui établit la solidarité de toutes les races, de toutes les nations, de tous les hommes ? Et s’ils veulent la lire dans l’histoire, cette loi qu’ils peuvent découvrir au simple aspect de tout être vivant, qu’ils en ouvrent les annales, et ils verront que jamais un peuple, quelle qu’ait été sa puissance, n’a trouvé dans la prospérité apparente obtenue pour lui seul, ni la vraie liberté, ni le vrai bonheur. Les maîtres du monde, les victorieux ont été à toutes les époques aussi malheureux que les vaincus. Rome, qui dominait les nations, était-elle autre chose qu’un peuple d’esclaves et de plébéiens asservis par quelques patriciens orgueilleux ? La nation anglaise, cette riche propriétaire, cette avide marchande qui voudrait réduire tous les peuples à la condition de prolétaires cultivant ses domaines et achetant ses produits à des prix réglés suivant son bon plaisir, qu’est-elle parvenue à réaliser sur le sol de ses trois royaumes ? Regardez l’Irlande, regardez les villes manufacturières de l’Écosse et de l’Angleterre ; osez approfondir la misère de ces populations parvenues à la fois à l’extrême dénuement et à l’extrême richesse, et répondez…

Et la France, pour avoir conquis et possédé l’Europe, avait-elle donc conquis et possédait-elle le bonheur ?

Mais les temps sont venus où le travail lent et pénible de la formation de l’unité humaine est assez avancé pour que les yeux de l’homme le moins clairvoyant puissent enfin l’apercevoir. Jamais, dans le passé de l’humanité, on n’aurait compté un aussi grand nombre de peuples parvenus à des civilisations perfectionnées, vivant simultanément sur le globe et entretenant de plus actives relations. Voici déjà que les plus irritantes questions, celles qui eussent soulevé autrefois d’effroyables tempêtes dans notre Europe batailleuse, se résolvent pacifiquement, dans des conférences et des congrès, au milieu des armées toutes préparées à la guerre, avides d’émotions et de combats. Depuis que les immenses progrès de l’industrie ont ouvert aux nations une voie naturelle d’agrandissement et de prospérité, il n’est plus douteux qu’elles ne soient de jour en jour moins portées à la lutte, et qu’elles ne resserrent les liens que le grand développement de l’industrie a déjà établis de toutes parts. On peut parler à notre époque de l’association des peuples et de leur unité future sans craindre de passer pour un rêveur.