Page:Cooper - Œuvres complètes, éd Gosselin, tome 11, 1839.djvu/124

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Lorsque la lutte eut pris ce caractère nouveau et inattendu, il restait encore un espace assez considérable entre les gondoles et le but ; Gino était en tête, et plusieurs symptômes favorables annonçaient qu’il pourrait conserver cet avantage. Il était encouragé par les cris d’une populace qui oubliait, dans son succès, son origine calabraise, tandis que les nombreux serviteurs de son maître l’appelaient en lui donnant des louanges. Tout fut inutile : le marinier masqué déploya toute son adresse et toute sa vigueur. L’instrurnent de frêne se courbait sous son bras dont la puissance semblait augmenter à volonté, tandis que les mouvements de son corps devenaient rapides comme les sauts du lévrier. La légère gondole lui obéissait ; et au milieu de cris qui se répondirent de la Piazzetta au Rialto, il s’élança en tête de ses rivaux.

Si le succès double la force et le courage, il y a une effrayante et certaine réaction dans la défaite. Le serviteur de don Camillo ne fit point exception à cette loi générale ; et lorsque l’inconnu masqué le dépassa, la barque d’Antonio suivit comme si elle eût été poussée par les mêmes coups d’aviron. La distance entre les deux gondoles qui étaient en tête commença bientôt à diminuer ; et il y eut un moment d’intérêt général, lorsqu’on put prévoir que le pêcheur, en dépit de ses années et de son bateau, allait dépasser son concurrent.

Mais cet espoir fut déçu. Le masque, malgré les efforts qu’il avait faits, semblait se jouer de la fatigue, tant les coups de son aviron étaient rapides et sûrs, et tant le bras qui donnait à la gondole son impulsion paraissait robuste. Antonio n’était cependant pas un adversaire à dédaigner. Si dans ses attitudes son compagnon se faisait remarquer plus que lui par cette grâce qu’on admire chez le gondolier exercé des lagunes, Antonio conservait encore toute la vigueur de son bras ; jusqu’au dernier moment, il déploya cette vigueur, résultat de soixante ans d’un exercice continuel ; et, au milieu des efforts prodigieux de ses membres athlétiques, rien en lui n’annonçait la fatigue. Il fallut peu d’instants aux deux premiers gondoliers pour laisser un long intervalle entre eux et ceux qui les suivaient. L’éperon noir de la gondole du pêcheur se dessinait sur l’arrière de la gondole plus élégante de son antagoniste, mais il ne pouvait en faire davantage. L’espace était libre devant eux, et ils dépassaient les églises, les palais, les bâtiments, les felouques, sans la plus légère inégalité dans leur