Page:Cooper - Œuvres complètes, éd Gosselin, tome 11, 1839.djvu/13

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phaux de la grande place, et la tour si haute du campanile, semblaient dormir, enveloppés par la lune dans le réseau d’une lumière plus douce.

En face de la grande place s’élevait l’élégante et vénérable cathédrale de Saint-Marc, temple de trophées proclamant également la valeur et la piété de ses fondateurs. Cet édifice remarquable dominait les autres ornements de ce lieu comme un monument de la grandeur et de l’antiquité de la république. Son architecture sarrasine, les rangées de petites colonnes précieuses, mais inutiles, qui surchargent sa façade, les dômes asiatiques et bas qui se reposent sur ses murailles depuis mille ans ; ses grossières et fastueuses mosaïques, et par-dessus tout les chevaux conquis à Corinthe, qui s’élancent de cette sombre masse, beaux de toute la gloire de l’art grec, recevaient de cette lumière solennelle un caractère de mélancolie et de mystère en harmonie avec les souvenirs qui se pressent en foule dans l’âme quand l’œil s’arrête sur cette précieuse relique des temps passés.

Les autres ornements particuliers de cette place étaient là comme de dignes compagnons de l’église : la base du campanile reposait dans l’ombre, mais son sommet grisâtre recevait les rayons de la lune sur son profil oriental ; les mâts[1] destinés à porter les drapeaux conquis de Candie, de Constantinople et de la Morée, se dessinaient en lignes sombres et aériennes, tandis qu’à l’extrémité de la plus petite place les formes du lion ailé et celles du saint patron de la ville, chacun sur sa colonne de granit africain, se distinguaient facilement dans l’azur des cieux.

Au pied du premier de ces monuments grandioses, un homme s’appuyait et regardait cette scène animée et saisissante avec le calme et l’indifférence de la satiété. Une foule, composée de quelques individus masqués et d’autres attachant peu d’importance à être reconnus, s’était élancée le long du quai dans la Piazzetta, se dirigeant vers la principale place ; et cet homme avait à peine changé la direction de ses regards et celle de son corps. Son attitude était celle d’un serviteur patient habitué à l’obéissance et veillant pour le plaisir des autres. Les bras croisés et le corps en équilibre sur une jambe, le regard vague, quoique exprimant la bonne humeur, il semblait attendre que quelque signe d’autorité

  1. Trois mâts où l’on déployait autrefois les pavillons de la république, en mémoire des trois royaumes de Chypre, de Candie et de Négrepont.