Page:Cooper - Œuvres complètes, éd Gosselin, tome 11, 1839.djvu/159

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lorsque mes camarades ploient sous le poids de leur pêche ; mais cela est fait pour me punir de mes péchés ou pour humilier mon cœur ; tandis qu’il est au delà du pouvoir de l’homme de pénétrer dans les secrets de l’âme, ou de condamner au vice un être innocent encore. Saint Antoine sait combien d’années de souffrance cette visite sur les galères peut causer à cet enfant. Pensez à toutes ces choses, je vous prie, Signori, et n’envoyez à la guerre que les hommes dont les principes sont fermes.

— Tu peux te retirer, reprit un des juges.

— Je serais fâché qu’une personne qui sort de mon rang, répondit Antonio inattentif à cette interruption, fût la cause d’un mécontentement réciproque entre ceux qui gouvernent et ceux qui sont nés pour obéir. Mais la nature est encore plus forte que la loi, et je trahirais son instinct si je sortais sans avoir parlé comme il convient à un père de le faire. Vous avez pris mon enfant, et vous l’avez envoyé servir l’État au péril de son corps et de son âme, sans lui permettre de recevoir un baiser d’adieu ou ma bénédiction ; vous vous êtes servis de ma chair et de mon sang comme vous vous serviriez des matériaux renfermés dans l’arsenal, et vous les avez envoyés sur la mer comme vous y envoyez l’insensible métal qui compose les balles dirigées contre les infidèles ; vous avez fermé les oreilles à ma prière, comme si c’eût été des paroles proférées par le méchant ; et lorsque je vous ai suppliés à genoux et que j’ai fatigué mes membres raidis à attendre votre bon plaisir ; que je vous ai rendu le joyau dont saint Antoine avait doté mes filets, afin qu’il pût attendrir vos cœurs ; que j’ai raisonné avec vous sur la nature de vos actions, vous vous êtes détournés de moi froidement, comme si je ne pouvais prendre la défense de l’enfant que Dieu avait laissé à ma vieillesse ! Ce n’est pas là la justice dont se vante Saint-Marc, sénateurs vénitiens, mais c’est de la dureté de cœur, c’est méconnaître les droits du pauvre, comme pourrait le faire un des juifs du Rialto !

— N’as-tu plus rien à dire, Antonio ? demanda le juge, dans le dessein de pénétrer tous les mystères de l’âme du pêcheur.

— N’est-ce pas assez, Signori ? Je vous ai parlé de ma vieillesse, de mes blessures, de ma pauvreté et de mon amour pour mon enfant. Je ne vous connais pas ; mais, quoique vous soyez cachés sous les plis de vos robes et sous vos masques, vous devez être