Page:Cooper - Œuvres complètes, éd Gosselin, tome 11, 1839.djvu/170

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hasarder sa réputation par un arrêt trop prompt dans une question qui touche de si près aux intérêts d’un des plus puissants nobles d’Italie. Don Camillo Monforte a un nom illustre et compte trop de familles importantes parmi ses parents pour être traité comme nous pourrions traiter un gondolier ou le courrier de quelque État étranger.

— Quant à lui, Signore, vous avez certainement raison ; mais n’exposons-nous pas notre héritière par un excès de délicatesse ?

— Il ne manque pas de couvents à Venise, Signore.

— La vie monastique convient peu au caractère de ma pupille, observa sèchement le signor Gradenigo, et je craindrais d’en faire l’expérience : l’or est une clef qui ouvre la cellule la mieux fermée. D’ailleurs, nous ne pouvons en conscience mettre un enfant de l’État en prison.

— Signer Gradenigo, nous avons eu sur cette matière une longue et grave consultation ; et, conformément à la prescription de nos lois, lorsqu’un de nos membres a un intérêt puissant dans une affaire, nous avons pris conseil de Son Altesse, dont l’opinion est d’accord avec la nôtre. L’intérêt personnel que vous portez à cette dame aurait pu égarer votre jugement, ordinairement si sain ; sans cela, soyez assuré que nous vous aurions appelé à la conférence.

Le vieux sénateur, se voyant ainsi exclu d’une consultation sur une affaire qui, par-dessus toutes les autres, donnait du prix à son autorité temporaire, garda le silence d’un air abattu. Lisant sur sa figure le désir d’en apprendre davantage, ses collègues lui communiquèrent ce qu’ils avaient l’intention de lui apprendre.

— Il a été résolu, dit l’un d’eux, de conduire la dame dans une solitude convenable, et nous avons déjà pris soin d’en assurer les moyens. Tu vas être momentanément débarrassé d’un lourd fardeau qui t’a sans doute causé un grand embarras d’esprit, et qui, en quelque sorte, a privé la république de tes services.

Cette communication inattendue fut faite d’un ton courtois, mais avec une emphase qui prouvait suffisamment au signor Gradenigo la nature des soupçons qui pesaient sur lui. La politique tortueuse d’un conseil où, à différents intervalles, il avait siégé, lui était trop connue pour qu’il ne comprît pas qu’il courait le risque d’une plus sérieuse accusation s’il ne reconnaissait la justice de cette détermination. Il parvint à appeler sur ses traits un