Page:Cooper - Œuvres complètes, éd Gosselin, tome 11, 1839.djvu/286

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enfuis chez eux, de crainte d’être confondus avec ceux qui bravaient la colère du sénat ; tandis que les grimaciers, les bouffons, les chanteurs de ballades avaient quitté leur masque de gaieté pour prendre un air plus conforme aux véritables sentiments qui les agitaient.

— Giustizia ! s’écrièrent mille voix, lorsque le corps d’Antonio fut apporté dans la cour. Illustre doge ! giustizia in palazzo, e pane in piazza ! Rendez-nous justice ! nous demandons justice !

La sombre et vaste cour était remplie des visages basanés et des yeux étincelants des pêcheurs. Le corps fut déposé au bas de l’escalier du Géant ; et le hallebardier tremblant qui était de garde eut tout au plus assez de présence d’esprit pour conserver cet air de fermeté qu’exigeaient la discipline et l’orgueil de sa profession ; mais il n’y avait aucun autre signe de force militaire, car le pouvoir politique qui gouvernait Venise connaissait trop bien son impuissance momentanée pour vouloir irriter ceux qu’il ne pouvait écraser. L’attroupement dans la cour n’était composé que de mutins inconnus ; leur châtiment ne pouvait avoir d’autre conséquence que d’écarter un danger immédiat, et le gouvernement n’y était pas préparé.

Le conseil des Trois avait été informé de l’arrivée des pêcheurs insurgés. Quand ils entrèrent dans la cour, ils étaient assemblés en conclave secret, et discutaient sur la possibilité que ce tumulte eût un objet plus grave et plus déterminé qu’il n’y avait lieu de le supposer d’après les symptômes apparents. Les membres de ce Conseil sortaient de place à tour de rôle, mais l’époque de ce changement n’était pas encore arrivée, et les individus qui ont déjà été présentés à nos lecteurs étaient toujours en possession de leur pouvoir dangereux et despotique.

— Les Dalmates sont-ils informés de ce mouvement ? demanda un des membres du tribunal secret, que son agitation laissait à peine en état de remplir ses hautes fonctions. Nous pouvons avoir besoin de quelques-unes de leurs décharges avant que cette émeute soit apaisée.

— Fiez-vous donc pour cela aux autorités ordinaires, Signore, répondit le sénateur Gradenigo. Je crains seulement que quelque conspiration capable d’ébranler la fidélité des troupes ne soit cachée sous ce tumulte.