Page:Cooper - Œuvres complètes, éd Gosselin, tome 11, 1839.djvu/348

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Les deux vieillards se regardèrent l’un et l’autre comme s’ils commençaient à soupçonner la vérité ; ils virent qu’ils n’avaient rien à espérer de cette affaire ; et comme ils n’avaient à s’occuper que de ce qui était dans les limites de leur pouvoir, ils ne perdirent point de temps en regrets inutiles.

— Nous avons deux affaires qui pressent, observa le plus âgé des sénateurs ; le corps du vieux pêcheur doit être enseveli tranquillement ; il faut prévenir autant que possible un tumulte nouveaux puis il nous reste encore à disposer de ce dangereux Jaeopo.

— Il faudrait d’abord le saisir, dit le signor Soranzo.

— C’est déjà fait. Le croiriez-vous, Messieurs ? il a été arrêté dans le palais même du doge.

— Il faut l’envoyer à l’échafaud sans plus tarder !

Les deux vieillards se regardèrent encore l’un et l’autre ; il était évident que, comme tous les deux avaient été déjà membres du conseil secret, ils avaient des signes d’intelligence auxquels leur compagnon était étranger. On pouvait aussi apercevoir dans leurs regards le désir de ménager ses sentiments avant d’entrer plus ouvertement dans les pratiques de leurs devoirs.

— Pour la gloire de Saint-Marc, Signore, que la justice ait franchement son cours dans cette circonstance ! continua le jeune membre du conseil. Quelle pitié peut inspirer un spadassin ? C’est un des droits les plus heureux de notre autorité que de faire publiquement un acte de justice si bien mérité.

Les vieux sénateurs s’inclinèrent pour reconnaître la justesse de ce sentiment de leur collègue, qui était exprimé avec toute la générosité de la jeunesse et la franchise d’une âme, noble ; car il y a un acquiescement de convention à tout ce qui est moral et qui embellit en apparence la plus tortueuse politique.

— Vous avez raison, signor Soranzo, de rendre cet hommage à nos droits, répondit le plus âgé. — On a trouvé plusieurs accusations dans les Gueules de Lion[1] contre le Napolitain signor don Camillo Monforte. Je laisse à votre sagesse, mes illustres collègues, à décider sur leur caractère.

— La malveillance se trahit elle-même par ses propres excès, s’écria le jeune membre de l’inquisition. Sur ma vie ! Signore,

  1. Quoiqu’on ait l’habitude de dire la gueule du lion, il existe sur presque toutes les places importantes de Venise un de ces réceptacles d’accusations. On doit se rappeler que le lion ailé était l’emblème de la république.