Page:Cooper - Œuvres complètes, éd Gosselin, tome 11, 1839.djvu/395

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à l’autre du palais du doge. Il se plaça pourtant à côté du condamné, et fit trois fois le signe de la croix avec ferveur.

Jacopo s’était placé tranquillement devant le billot. Il avait la tête nue, les joues pâles, le cou découvert jusqu’aux épaules ; du reste il portait le costume ordinaire d’un gondolier. Il s’agenouilla, la tête penchée, prononça une prière, et se relevant regarda la foule avec calme et dignité. Tandis que son œil parcourait lentement les physionomies humaines qui l’entouraient, il rougit en reconnaissant que parmi toute cette foule il ne rencontrait pas un signe de compassion. Sa poitrine se souleva, et ceux qui étaient le plus près de lui pensèrent que l’empire que ce malheureux exerçait sur lui-même allait lui manquer. Le résultat trompa leur attente. Son corps éprouva un frémissement passager, et ses membres reprirent ensuite un caractère de repos.

— Tu as cherché en vain l’œil d’un ami dans toute cette foule ? lui dit le carme qui avait remarqué ce mouvement convulsif.

— Personne ici n’a de pitié pour un assassin.

— Songe à ton Rédempteur, mon fils ; il a souffert l’ignominie et la mort pour une race qui niait sa divinité et qui tournait en dérision ses souffrances.

Jacopo fit le signe de la croix et baissa la tête avec respect.

— Avez-vous encore quelques prières à dire, mon père ? demanda le chef des sbires qui était particulièrement chargé de présider à l’exécution. Quoiqu’on ne puisse échapper à la justice des illustres conseils, ils sont miséricordieux pour les âmes des pêcheurs.

— Tes ordres sont-ils absolus ? demanda le père Anselmo, fixant de nouveau les yeux presque sans le savoir lui-même sur les fenêtres du palais. Est-il certain que le prisonnier doit mourir ?

L’officier sourit de la simplicité de cette question ; mais il répondit avec le ton d’apathie d’un homme trop familiarisé avec les souffrances humaines pour connaître la compassion :

— N’en doutez pas, révérend père. Tous les hommes doivent mourir, mais particulièrement ceux sur qui est tombée la condamnation de Saint-Marc. Il est temps que votre pénitent songe à son âme.

— Tu as sûrement reçu des ordres particuliers ? On a fixé l’instant où cette œuvre sanglante doit avoir lieu ?

— Oui, vénérable carme ; cet instant n’est pas éloigné, et vous