Page:Cooper - Œuvres complètes, éd Gosselin, tome 11, 1839.djvu/86

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


mais je m’inquiète fort peu de semblables choses, lorsqu’il s’agit du bien de l’État.

— J’ai en effet promis cent sequins.

— J’ai vendu une bague à cachet, portant une telle devise, à une femme au service du premier gentilhomme du nonce. Mais le cachet ne peut venir de là, car une femme dans sa position…

— Es-tu sûr ? s’écria vivement le signore Gradenigo.

Osée regarda adroitement le sénateur, et, devinant dans ses yeux que cette assurance lui plaisait, il se hâta de répondre :

— Aussi vrai que je vis sous la loi de Moïse ! Cette babiole resta longtemps sans être vendue, et je l’abandonnai pour ce qu’elle m’avait coûté.

— Les sequins sont à toi, excellent juif ! Cela éclaircit tous mes doutes. Va ! tu auras la récompense, et si tu as quelque chose de particulier inscrit sur ton registre secret, fais-le-moi savoir promptement. Va, bon Osée, et sois exact comme à l’ordinaire. Je commence à me fatiguer de cette continuelle tension d’esprit.

Le juif, triomphant intérieurement, prit congé du sénateur, d’un air dans lequel la cupidité et une astuce dissimulée maîtrisaient tout autre sentiment, et disparut par le passage à travers lequel il était entré.

On aurait pu s’apercevoir aux manières du signor Gradenigo, que ses audiences du soir étaient terminées. Il examina avec soin les serrures de différents tiroirs secrets de son cabinet, éteignit les lumières, ferma les portes et sortit. Pendant quelque temps encore, il resta dans un des principaux appartements ; puis enfin, l’heure accoutumée de son coucher étant arrivée, il alla goûter le repos, et le palais fut livré au silence pour le reste de la nuit.

Le lecteur a pu déjà un peu connaître le personnage qui a joué le principal rôle dans les scènes précédentes. Le signor Gradenigo était né avec toute la sensibilité et la bonté naturelles aux autres hommes ; mais les circonstances, et une éducation faussée par les institutions d’une république égoïste, l’avaient fait la créature d’une politique de convention. Venise semblait à ses yeux un État libre, parce qu’il participait largement aux bénéfices de son système social ; et, quoique habile et adroit dans la plupart des affaires qu’il entreprenait, il professait, au sujet de la politique morale de son pays, une commode indifférence. Sénateur, il était en relation avec l’État comme un directeur de