Page:Cooper - Œuvres complètes, éd Gosselin, tome 11, 1839.djvu/97

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n’être pas vu, et j’ajouterai, non pour me faire un mérite près de toi, qu’un homme aussi beau, signor Roderigo, ferait mieux de se montrer que de se tenir toujours ainsi derrière un nuage.

— Je t’ai déjà répondu à cet égard. Je dois faire ce qu’on me commande ; mais, puisque tu me connais, prends garde de me trahir.

— Ton secret ne serait pas plus en sûreté dans le sein de ton confesseur. Diamine ! je ne suis point un homme à bavarder parmi les vendeurs d’eau et à leur raconter les secrets des autres ; mais tu faisais les yeux doux à une fille lorsque je t’ai vu dansant au milieu des masques sur le quai. N’est-ce pas, Roderigo ?

— Tu es plus habile, maître Stefano, que je ne le pensais, quoique ton adresse comme marin soit connue.

— Il y a, signor Roderigo, deux choses pour lesquelles je m’estime, avec toute la réserve chrétienne cependant. Comme marin des côtes, pendant le mistral ou le sirocco, le vent du levant ou le zéphir, peu de matelots peuvent prétendre à plus de sang-froid que moi ; et, quant à reconnaître un ami pendant le carnaval, je crois que le diable lui-même aurait beau se bien déguiser, je découvrirais toujours son pied fourchu. Enfin, pour prévenir un ouragan ou pour voir à travers un masque, signor Roderigo, je ne connais pas mon égal parmi les hommes de ma classe.

— Ces qualités sont un don du ciel pour un homme qui vit sur mer et qui fait un commerce difficile.

— J’ai vu aujourd’hui un nommé Gino, gondolier de don Camillo de Monforte et mon ancien camarade : il est venu à bord de cette felouque avec une femme masquée. Il me présenta assez adroitement cette femme comme une étrangère ; mais je la reconnus tout d’un coup pour la fille d’un marchand de vin qui a déjà goûté de mon lacryma-christi. La jeune femme se fâcha du tour. Cependant, pour profiter de cette rencontre, nous entrâmes en marché du petit nombre de tonneaux qui sont cachés sous le lest, tandis que Gino faisait les affaires de son maître sur la place de Saint-Marc.

— Et quelles sont ces affaires ? Ne le sais-tu pas, bon Stefano ?

— Comment pourrais-je le savoir, maître Roderigo, puisque le gondolier se donna à peine le temps de me dire bonjour ? Mais Annina…

— Annina !