Page:Cooper - Œuvres complètes, éd Gosselin, tome 15, 1839.djvu/20

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.



— Il n’y a rien comme de savoir quand on en a assez, même lorsqu’il s’agit de connaissances. Je n’ai jamais rencontré un navigateur qui ait vu le même jour deux midis sans être en danger de faire naufrage. Or, j’ose dire que M. Dodge, qui vient de descendre, a vu, comme il le dit, tout ce qu’il avait calculé de voir, et il est très-probable que cela fait un fardeau trop lourd pour ses épaules. — Qu’on se prépare à gréer les boute-hors des bonnettes, monsieur Leach ; je pense que nous ne tarderons pas à déployer nos ailes.

Comme le capitaine Truck, quoiqu’il jurât souvent, ne riait jamais, son premier lieutenant transmit l’ordre nécessaire avec une gravité égale à celle avec laquelle son officier supérieur le lui avait donné ; et les matelots eux-mêmes n’en furent que plus disposés à se livrer à la gaieté qui est particulière à leur profession, gaieté que peu de gens entendent si bien, et dont personne ne jouit mieux. Comme l’équipage qui retournait en Amérique était le même qui en était venu, et que M. Dodge en était parti aussi novice qu’il croyait y retourner expérimenté, ce voyageur de six mois ne put échapper à leurs sarcasmes, qui l’équipaient de toutes pièces, et qui volaient d’agrès en agrès, comme de petits oiseaux sautillent de branche en branche sur un arbre. Cependant l’objet de tous leurs traits d’esprit resta dans une ignorance profonde, pour ne pas dire heureuse, de la sensation qu’il avait produite ; il était occupé à mettre en sûreté sa pipe de Dresde, sa chaîne de Venise et son conchiglia de Rome, et à faire connaissance avec sir George Templemore, son compagnon de chambre, comme il l’appelait.

— Nous aurons sûrement quelque chose de meilleur que tout ceci, dit M. Effingham, car j’ai remarqué que deux des chambres de la grande chambre sont retenues par des hommes seuls.

Pour que le lecteur puisse comprendre cela, il est bon de lui expliquer que les paquebots ont ordinairement deux lits dans chaque chambre ; mais que les passagers qui ont le moyen de payer une somme plus considérable que le prix d’usage, obtiennent la permission d’occuper seuls leur petit appartement ; il est à peine nécessaire d’ajouter que tout homme bien élevé, quand les circonstances le permettent, préfère économiser sur d’autres objets pour avoir une chambre exclusivement à lui pendant la traversée, car le raffinement des sentiments ne se montre jamais mieux que dans la réserve et le secret des habitudes personnelles.

— Il ne manque pas de sots qui n’ont d’autre mérite que d’avoir les poches bien pleines, dit John Effingham ; les chambres dont vous parlez peuvent avoir été retenues par quelques commis voya-