Page:Cooper - Œuvres complètes, éd Gosselin, tome 23, 1845.djvu/112

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senta si vivement à mon esprit, que, par un mouvement involontaire, je me dirigeai vers sa tombe. Les chemins qui entouraient Clawbonny n’étaient jamais très-fréquentés ; mais à cette heure surtout, et après la cérémonie qui avait eu lieu le matin, il n’y avait pas à craindre de rencontrer personne sur la route qui conduisait au cimetière. Bien des mois s’écoulèrent avant qu’aucun nègre osât se hasarder de ce côté dans les ténèbres ; et même pendant le jour, ils n’en approchaient qu’avec une sorte de sainte terreur. C’était pour eux un événement terrible que la mort d’une personne du nom de Wallingford. Je ne sais si c’était l’effet de l’âge ou de la préoccupation où j’étais ; mais il me semble que la mort de leur jeune maîtresse avait fait encore plus d’impression sur ces simples créatures que celle de ma mère.

Le cimetière de Saint-Michel était orné de cèdres magnifiques, qui avaient été cultivés avec soin. Un bouquet de ces arbres ombrageait les tombeaux de ma famille, et un banc rustique avait été placé à leur pied, par ordre de ma mère, qui était dans l’habitude de venir y méditer des heures entières devant la tombe de son mari. Souvent, après la mort de ma mère, Grace, Lucie et moi, nous nous rendions le soir à cette place, et nous y restions longtemps assis dans un morne silence ; ou, si nous échangions quelques mots, c’était à voix basse, de manière à ne pas troubler le repos des morts. En approchant, j’éprouvai une sorte de satisfaction amère à me rappeler que Rupert ne nous avait jamais accompagnés dans ces petits pèlerinages. Même aux jours de son plus grand ascendant, Grace n’avait jamais pu le décider à une démarche qui répugnait à son caractère. Quant à Lucie, sa famille reposait d’un côté du bouquet d’arbres, et la nôtre, de l’autre ; et souvent j’avais vu les yeux de la pauvre enfant se mouiller en se fixant sur la tombe de parents qu’elle n’avait jamais connus. Mais ma mère avait été sa mère adoptive ; aussi Lucie éprouvait-elle pour cette amie un attachement presque aussi vif, peut-être même devrais-je dire tout aussi vif que celui que nous lui portions nous-mêmes.

Je craignais que, par une soirée aussi attrayante, il ne se trouvât quelques personnes près du tombeau de ma sœur, et je m’approchai avec précaution, décidé d’avance à me retirer si j’apercevais quelqu’un. Je ne vis personne, et je me dirigeai vers le bouquet de cèdres, me plaçant au pied de la tombe la plus récemment fermée. J’y étais