Page:Cooper - Œuvres complètes, éd Gosselin, tome 23, 1845.djvu/20

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à un échange de baisers envoyés avec la main, dont les Drewett eurent leur bonne part. Lucie s’était éloignée, et je saisis l’occasion de lui dire un mot en particulier :

— Eh bien ! que faut il faire ? lui demandai-je ; c’est le moment de prendre un parti.

— Éviter à tout prix d’approcher du quai. Oh ! cette scène a été par trop cruelle. Les fenêtres des chambres sont ouvertes, et Grace ne doit pas avoir perdu un seul mot. Pas une seule question pour s’informer au moins de sa santé ! Je tremble de descendre et de voir l’effet d’une pareille rencontre.

Il m’en coûtait de parler de Rupert à sa sœur. Je me bornai à lui dire que j’allais me conformer à ses désirs. En effet, dès que nous fûmes à une distance convenable, je fis mettre le canot à l’eau ; le porte-manteau du docteur y fut placé, et les Drewett furent prévenus que que tout était prêt pour les transporter à terre.

— Comment donc ? nous n’allons pas nous séparer ainsi ! s’écria la vieille dame. Vous nous accompagnerez, n’est-ce pas ? Je suis sûre que les eaux feraient grand bien à miss Wallingford.

— Ce n’est pas l’avis du docteur, qui nous engage à redescendre tranquillement l’Hudson. Nous pouvons encore aller jusqu’à Sandy-Hook ; ou même entrer dans la Sonde. Cela dépendra des forces et de la volonté de notre chère Grace.

Ce furent alors des regrets sans fin et un vrai désespoir ; car tout le monde semblait penser beaucoup à Lucie, et très peu à ma pauvre sœur. On chercha même à ébranler notre résolution ; mais Lucie répondit trop positivement pour laisser le moindre espoir, et il fallut bien se résigner. Après avoir aidé sa mère à passer dans le canot, André Drewett se tourna vers moi, et du ton le plus convenable, avec des manières pleines de franchise et de distinction, il m’exprima sa reconnaissance du service que je lui avais rendu. Après ces avances, les premières qu’il m’eût jamais faites, je ne pouvais faire moins que de lui serrer la main, et nos adieux furent en apparence ceux de deux personnes que la reconnaissance vient de rapprocher.

Je m’aperçus que le teint de Lucie se colorait et que toute sa physionomie exprimait une vive satisfaction, pendant que cette petite scène se passait. Était-ce sous l’influence du plaisir qu’elle ressentait de voir Drewett s’acquitter aussi loyalement d’un des devoirs qui coûtent si souvent le plus ; celui de se reconnaître l’obligé d’un autre ?