Page:Cooper - Œuvres complètes, éd Gosselin, tome 23, 1845.djvu/239

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


Souvent la figure de l’Aurore était complètement submergée ; l’eau entrait à grands flots sur le gaillard d’avant, puis, l’instant d’après, c’était l’arrière qui était inondé, et nous étions obligés de nous réfugier sur les montants du guindeau. Je ne m’étonne plus de la manière dont le cutter et la frégate avaient examiné notre position. Il était évident que les pêcheurs ne savaient nullement ce que c’était qu’un mouillage pour un bâtiment, et que, pour peu que nos ancres eussent pu atteindre le fond, nous n’aurions guère été plus mal au milieu du canal de Saint-George.

Vers neuf heures, j’eus avec Marbre une conférence près de la même écoute de hunier à laquelle nous nous tenions cramponnés ; et pourtant nous étions obligés de forcer la voix pour nous entendre, tant étaient aigus les sifflements du vent à travers les cordages ; on eût dit les accords d’une immense harpe éolienne, tandis que le mugissement de l’océan formait la basse de cet effrayant concert.

— Vous le voyez, Miles, me cria Marbre le premier ; l’Aurore gigote comme une baleine qui a un harpon dans le ventre. — Je crains à chaque instant que l’étrave ne nous plante là.

— Rassurez-vous à cet égard, Miles ; ce qui m’inquiète, moi, c’est le câble de notre ancre de tribord ; il est beaucoup plus tendu que l’autre, et je redoute quelque catastrophe.

— Oui, c’est généraliser sur sa force avec beaucoup de sens ; si nous mettions la barre à bâbord pour essayer de déborder un peu ?

— J’y songeais ; et grâce au flot, nous pourrons…

Je n’en pus dire davantage ; trois lames énormes vinrent fondre sur nous, et la première enleva les bossoirs de l’Aurore à une telle hauteur, que notre sang se glaça dans nos veines. L’instant d’après, ils s’enfoncèrent avec la même violence jusqu’à une profondeur infinie, et il me sembla que quelque chose craquait près de moi ; mais les torrents d’eau qui se précipitaient sur le gaillard d’avant m’empêchaient de rien voir ; les bossoirs se relevèrent de nouveau, s’abaissèrent encore ; puis le bâtiment sembla plus libre dans ses mouvements.

— Nous allons en dérive, Miles ! s’écria Marbre en se penchant à mon oreille pour être entendu ; les deux câbles se sont cassés comme du fil, et nous courons à la côte, la tête la première !

C’était l’exacte vérité ; les câbles s’étaient rompus, et l’Aurore se cabrait pour fuir la tempête, comme le cheval qui s’est débarrassé de