Page:Cooper - Œuvres complètes, éd Gosselin, tome 23, 1845.djvu/238

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fortune avec tous les ris pris, voile si basse qu’à quelque distance on pouvait facilement la confondre avec l’écume de la mer. Il doubla le promontoire, et il s’éloignait de la côte, sans doute afin d’avoir de l’espace pour courir sans danger, quand tout à coup il se dirigea de notre côté. Comme s’il était curieux de savoir ce qui pouvait avoir conduit dans un pareil mouillage un navire aussi grand que l’Aurore, il passa en terre de nous, sur notre avant, à la distance d’environ quarante brasses, nous examina attentivement, mais n’essaya pas de nous parler.

La frégate suivit le cutter, et passa également à côté de nous, plus près encore, mais du côté du large. Elle fuyait vent arrière sous la misaine et le grand hunier avec tous les ris pris. Je crus un moment que la violence de la tempête la jetterait sur nous, mais elle obéit à temps au gouvernail pour parer le danger. Tous les officiers nous regardaient du passavant, du gaillard d’arrière, ou des agrès. Ils étaient obligés, pour se maintenir debout, de chercher un point d’appui, et l’étonnement était peint sur toutes les figures. Les uns regardaient nos mâts, comme pour voir dans quel état ils étaient ; les autres tournaient la tête du côté du promontoire, qu’ils venaient de doubler ; tous secouaient la tête en se communiquant leurs remarques. — « Que faites-vous là ? » me cria à travers son porte-voix celui que je prenais pour le capitaine ; mais avant que j’eusse pu lui répondre, la frégate était déjà entraînée hors de la portée de la voix. Quelques têtes se montrèrent pendant quelque temps sur la lisse de couronnement ; il me sembla qu’on nous regardait avec cet intérêt mêlé de surprise qu’éprouvent des vétérans pour des conscrits qui vont pour la première fois au feu. Marbre trouvait que ces gens-là étaient bien curieux ; mais moi j’en éprouvais une vive inquiétude. Il était évident qu’ils agissaient en hommes qui connaissaient la côte, et qu’ils ne pouvaient concevoir que nous fussions venus jeter l’ancre dans un pareil endroit.

Je dormis peu cette nuit-là. Marbre me tint compagnie presque tout le temps : mais Neb et Diogène étaient aussi tranquilles que s’ils eussent dormi sur l’édredon le plus moelleux. Les deux bons nègres s’étaient attachés à notre fortune avec cette confiance implicite que l’habitude et l’éducation avaient enracinée dans leurs cœurs.

Le vent, qui s’était un peu calmé pendant la nuit, redoubla de fureur à la pointe du jour. Le mouvement du tangage était horrible.