Page:Cooper - Œuvres complètes, éd Gosselin, tome 23, 1845.djvu/241

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


à larguer la voile, et je descendis aussitôt pour aider Marbre et Diogène à la border à toucher. Si nous n’eûmes pas un succès complet, quoique nous eussions employé un petit palan, nous parvînmes du moins à l’établir passablement.

L’Aurore sentit immédiatement l’effet même de ce chiffon de toile ; elle s’élança de l’avant avec une vitesse prodigieuse, à raison, j’en suis sûr, d’au moins onze ou douze nœuds par heure. La dérive ne pouvait manquer d’être considérable, et il me semblait toujours que le courant nous entraînait sur la terre ; mais néanmoins nous en restions toujours à peu près à la même distance, la rangeant en soulevant des flots d’écume, comme nous avions vu la frégate faire la veille. Au train dont nous allions, nous devions nous trouver avant douze heures entre Holy-Head et l’Irlande, et alors nous aurions plus d’espace, la côte courant de nouveau à l’ouest.

Cependant Marbre et moi nous nous relayions à la roue, remplissant tour à tour les fonctions de timonier, de matelot et de master. Le jour se passa ainsi, et la nuit suivante ; enfin le lendemain matin nous entrions dans l’Océan. Un moment avant le retour du jour, nous passâmes, avec la rapidité d’une flèche, devant un grand navire qui était à la cape, sous une seule voile d’étai, et que je reconnus pour la frégate qui nous avait examinés avec tant d’attention à notre mouillage. Le cutter était tout près, et aux affreux mouvements de tangage qui secouaient ces deux navires, malgré leurs nombreux équipages, je pouvais avoir une idée de ce qui nous attendait si nous étions obligés de lofer. Je suppose qu’ils l’avaient fait pour se tenir le plus longtemps possible dans le parage assigné à leur croisière, près de l’entrée du canal de Saint-George.

Une scène de désolation nous attendait à la pointe du jour : l’Océan ressemblait à un chaos d’eaux ; les vagues, qui n’étaient pas blanches d’écume, paraissaient verdâtres et courroucées. Les nuages cachaient le soleil, et la tempête semblait redoubler de fureur. À dix heures, nous passâmes devant un bâtiment américain sur lequel il ne restait plus debout que son mât de misaine ; comme nous, il courait au large, mais nous avions un sillage deux fois plus grand. Une demi-heure plus tard nous eûmes l’affreux spectacle d’un brig anglais, qui disparut subitement à nos yeux ; il était à la cape, précisément sur notre route, et je l’examinais pour apprécier si nous devions lofer, quand, tout à coup, il plongea comme un mar-