Page:Cooper - Œuvres complètes, éd Gosselin, tome 23, 1845.djvu/290

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


je pris en main la direction des affaires. Il y avait dans l’embarcation un mât et une voile de lougre. Certains que du bâtiment on ne pouvait plus nous voir, nous établîmes l’un et l’autre ; puis, mettant la barre au vent, je cinglai droit en pleine mer. Tout cela fut accompli en moins de cinq minutes, au moyen de ce que les Français appellent une inspiration soudaine.

À vrai dire, quoique nous eussions acquis un simulacre de liberté, notre situation était assez critique. Nul de nous n’avait un schelling dans sa poche, ni d’autres vêtements que ceux qu’il avait sur le corps. Il n’y avait pas un biscuit, pas même un goutte d’eau dans le canot. La nuit s’épaississait de plus en plus, et le vent soufflait avec plus de violence qu’il n’était désirable pour une frêle embarcation. Mais nous n’en persévérâmes pas moins dans notre entreprise, et nous débordâmes hardiment de la terre, nous confiant à la Providence. J’espérais rencontrer quelque bâtiment américain. Si cette ressource nous manquait, nous pouvions, avec du bonheur, atteindre les côtes de France en moins de quarante-huit heures.

Il n’y avait rien dans notre situation qui fût de nature à diminuer nos angoisses. Nous ne pouvions voir à cent pieds de distance ; nous n’avions pas de boussole, pas d’autre guide que la direction du vent, pas même le moindre abri. Cependant nous nous arrangeâmes pour dormir à tour de rôle, chacun de nous ayant la plus grande confiance dans l’habileté des deux autres. La nuit se passa ainsi. Les ténèbres étaient trop épaisses pour que nous eussions la crainte d’être poursuivis. Quand le jour revint, nous ne découvrîmes rien. Il est vrai que le temps était trop couvert pour que nous pussions voir à une grande distance. Toute la matinée nous continuâmes à gouverner au nord-est, sous notre seule voile de lougre au bas ris, en trouvant moyen, par des manœuvres habiles, d’éviter les lames qui menaçaient de nous envahir. Manger, il n’en pouvait être question : mais nous commençâmes à faire quelques petites provisions pour étancher notre soif, en exposant nos mouchoirs au brouillard, afin de les tordre dès qu’ils seraient imprégnés d’eau. Cependant la fraîcheur de l’air nous empêcha de souffrir beaucoup, et je dois dire que jusqu’au milieu de la journée, la faim ni la soif ne se firent trop impérieusement sentir. Nous venions de nous mettre à causer en plaisantant du dîner, quand Neb s’écria tout à coup : Une voile !