Page:Cooper - Œuvres complètes, éd Gosselin, tome 23, 1845.djvu/331

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depuis nombre de générations, avait été la demeure de mes ancêtres, au milieu du paysage le plus agreste et le plus tranquille ; la nature même semblait s’être parée pour fêter mon retour sous le toit paternel. Puisque j’ai entrepris de me faire connaître à mes lecteurs, je ne dois pas leur cacher jusqu’où alla ma faiblesse.

La route faisait un circuit considérable pour descendre la hauteur, mais il y avait un sentier de traverse qui abrégeait de beaucoup le chemin, et que prenaient toujours les piétons. Balbutiant quelques mots d’excuse à Moïse, et lui disant de m’attendre au pied de la colline, je sautai à bas de la voiture, je franchis une haie, et des que je fus hors de vue, je m’assis sur une pierre, et pleurai comme un enfant. Je ne saurais dire au juste combien de temps je restai ainsi, mais la manière dont je fus arraché à mon émotion sera longtemps présente à mon souvenir. Une petite main se posa sur mon front, et une douce voix prononça le nom de « Miles ! » si près de moi, qu’au même instant je tenais Lucie dans mes bras ; la chère enfant était venue jusqu’à la hauteur, dans l’espoir de me voir passer sur la route, et, comprenant le sentiment qui m’avait entraîné à l’écart, elle était venue prendre sa part de si douces émotions.

— Vous voilà rentré bien heureusement dans tous vos droits, cher Miles, dit enfin Lucie en souriant à travers ses larmes. Vos lettres m’ont appris que vous êtes riche à présent ; mais la seule chose à laquelle je tenais, c’était Clawbonny ; que m’importe tout le reste ? Aussi, j’avais bien mis dans ma tête que Clawbonny vous reviendrait, dut toute ma petite fortune y passer !

— Quoi ! quand même je ne serais pas devenu votre mari ?

Lucie rougit légèrement, mais elle était trop franche pour que l’aveu de ses sentiments pour moi lui causât quelque embarras.

— Pensez-vous donc, ingrat, que j’aie jamais douté de cet heureux dénouement, depuis que mon père m’avait appris l’état de votre cœur ? Je crains que les femmes n’aient plus de confiance que les hommes dans la durée d’un attachement sincère ; vous autres, accaparés par les affaires, vous éparpillez vos pensées sur mille intérêts divers, tandis que nous, nous n’en avons qu’une, sur laquelle se concentrent toutes nos facultés, celle de notre amour. Jamais je n’ai supposé que Miles Wallingford pût devenir le mari d’une autre femme que de Lucie Hardinge ; — jamais, c’est trop dire, car il y eut une toute petite exception.