Page:Cooper - Œuvres complètes, éd Gosselin, tome 23, 1845.djvu/350

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votre mère quand elle était à votre âge ; mais je me figure qu’elle était telle que je vous vois. Conservez toujours cette ressemblance, ma bonne petite, et alors votre père sera aussi heureux dans ses enfants qu’il l’a été dans sa femme. Voilà un mortel qui méritait bien toutes les faveurs de la fortune, — de la divine Providence, veux-je dire, madame Wallingford, reprit Marbre en croyant remarquer une expression de tristesse dans les yeux de Lucie ; car, grâce à vous, je sais maintenant que sur mer comme sur terre, noirs ou blancs, nous avons tous un arbitre divin de nos destinées.

— Pas une plume ne tombe du corps du plus petit oiseau, qu’il ne l’ait ordonné, dit la voix douce de ma femme.

— Oui, je le comprends maintenant, quoique j’aie été bien longtemps sans m’en douter. Ainsi, quand nous avons fait naufrage tous les trois, Neb, c’était par la volonté de Dieu, qui avait ses vues sur nous ; et voilà comment je suis arrivé à me trouver dans la disposition d’esprit où je suis à présent. Oui, madame Wallingford, je comprends cela à merveille, et je n’oublierai jamais vos bontés, qui sont bien la faveur la plus signalée que la fortune, — je veux dire la divine Providence, pouvait m’accorder. J’ai désiré vous voir. Neb, pour vous dire un mot d’adieu, et vous donner les derniers avis d’un vieux loup de mer qui va quitter ce monde.

Neb commença à se tordre les doigts, et des larmes roulaient dans ses yeux ; car son attachement pour Marbre était réel. Quand des hommes ont traversé ensemble des épreuves telles que celles auxquelles nous avions été soumis tous les trois, les liens qui les unissent ne peuvent se comparer à ceux qui existent entre d’autres hommes.

— Moi écouter, capitaine Marbre ; moi écouter de toutes mes oreilles, dit le nègre en essayant de surmonter son émotion.

— Le câble est filé jusqu’au bout, Neb, la bosse est levée, et la première houle va entraîner le vieux navire à la dérive. Vous, mon garçon, c’est une autre affaire, vous n’avez pas encore votre pareil sur une vergue ou au gouvernail ; le dernier avis que j’aie à vous donner, c’est de continuer jusqu’au bout comme vous avez commencé. Je ne dis pas que vous soyez sans défauts ; vous êtes un nègre ; mais vous êtes un brave garçon qu’on est toujours sûr de trouver à sa place comme les pompes. D’abord, vous êtes marié, et, quoique votre femme ne soit qu’une négresse, elle n’en est pas